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À quoi ressemble le féminisme en Afrique ?

Traduction d’un article traitant du féminisme en Afrique publié par la journaliste Angeles Jurado dans ES Global également repris dans Courrier International mais réservé aux abonnés.

Il y a une idée fausse mais très persistante en Occident selon laquelle la soumission de la femme serait la règle en Afrique depuis la nuit des temps. Surfant sur ce mythe, on voit fleurir depuis quelques années des équipes d’éco-gardes exclusivement féminines, parfois végétaliennes sur le modèle du « woman empowerment » à l’anglo-saxonne. À ce sujet, vous pouvez voir le court-métrage coproduit par James Cameron (un végétalien) et diffusé par National Geographic présentant les Akashinga. Les médias occidentaux adorent cette mise en scène de l’impérialisme occidental dissimulée derrière une cause pseudo-écolo-féministe. Mais les femmes africaines n’ont pas attendu le sauveur blanc pour défendre leurs droits et guerroyer sur les champs de bataille, elles ont même combattu le colon avec ardeur et témérité par le passé ! ✊🏿💪🏿

Si l’Occident était réellement progressiste, il commencerait par respecter et promouvoir la diversité culturelle africaine, et surtout par écouter ce que les Africain(e)s ont à nous dire.


En photo : Josina Muthemba Machel, féministe et combattante pour l’indépendance du Mozambique autrefois aux mains des Portugais.


Le continent [africain] a proposé des modèles sociaux et des références féministes de l’époque précoloniale à nos jours.

Les féminismes noirs sont nés, sans être nommés ainsi, au sein de certains systèmes politiques et religieux traditionnels en Afrique. Contrairement à la croyance répandue dans certains milieux selon laquelle le féminisme n’existe pas en Afrique, l’histoire de l’émancipation des femmes et de la lutte pour l’égalité a démarré dès l’époque précoloniale. Des sociétés matriarcales ou matrilinéaires [dans lesquelles la transmission par héritage de la propriété, des noms de famille, et des titres relève du lignage de la mère] ont laissé des traces avant la traite négrière et le colonialisme. À l’époque, certaines de ces sociétés proposaient des schémas dans lesquels les rôles attribués aux femmes et aux hommes fluctuaient. Mais avec le temps et la mondialisation, ces dernières ont fini par périr face à la rigidité imposée par le colon, armé de sa Bible, du fusil et d’un concept très spécifique et restrictif de la manière dont les hommes et les femmes devaient se comporter les uns envers les autres.

Il suffit de se plonger brièvement dans la bibliographie sur le sujet pour apprendre que, dans des territoires comme l’actuel Cameroun ou la Sierra Leone, les femmes étaient chefs de leurs clans et de leurs villages. Elles ont mené les migrations zouloues [en Afrique du Sud] au XIXe siècle et ont formé leurs propres escouades dans la redoutable armée de l’empereur Chaka. Des femmes composaient aussi la garde personnelle du roi du Dahomey [actuel Bénin].

Il est également possible de s’informer sur les célèbres reines guerrières africaines telles que Yaa Asentewa [de l’empire Ashanti, actuel Ghana], Ngola Ana Nzinga Mbande [des royaumes Ndongo et Matamba, actuel Angola] ou Sarauniya Mangu  [reine de la communauté Azna, actuel Niger], idéalisées par des légendes qui se mêlent au folklore au fil du temps. Nous ne pouvons ignorer que le pouvoir politique était détenu par des reines égyptiennes telles que Cléopâtre, Néfertiti ou Hatchepsout, la Nigériane Amina de Kano, la Mauritanienne Dahia al Kahina ou la princesse Yennenga au Burkina Faso. Nous ne pouvons pas non plus nier que les femmes étaient autrefois des autorités religieuses et des membres puissants et respectés de leurs communautés pour de nombreux peuples africains.

L’un des textes essentiels à la compréhension de ces réalités est signé par l’anthropologue nigériane Ifi Amadiume, auteure de Male Daughters, Female Husbands [« Filles mâles, époux femelles » (1987), inédit en français]. Dans son travail sur plusieurs sociétés traditionnelles africaines, elle souligne deux points clés : une organisation sociale reposant sur les deux sexes, et une langue ne distinguant pas le féminin du masculin. Cela a permis la normalisation de rôles « traditionnellement » féminins chez les hommes, et vice versa, sans que soient stigmatisées ou sanctionnées les personnes concernées.

La chercheuse précise que, chez les Igbos [dans le sud-est du Nigeria], des structures parallèles de pouvoir coexistaient pour les hommes et les femmes. Elle donne l’exemple de femmes qui se mariaient à d’autres femmes et qui adoptaient le rôle du chef de famille.

« Avant le colonialisme, les femmes assumaient des fonctions bien plus importantes, plus complexes, complète sa compatriote, la romancière Chimamanda Ngozi Adichie. Il y avait une bien meilleure répartition des rôles entre les deux sexes. Les hommes étaient, en général, plus puissants, mais les femmes avaient du pouvoir. L’arrivée du colonialisme s’est accompagnée du christianisme victorien, qui contenait l’idée terrible, blanche, de la soumission de la femme. Et l’idée que la place de la femme était dans la cuisine et la chambre. »

Adichie mentionne que, dans l’Igboland, les femmes étaient responsables de l’activité commerciale, sculptaient et fabriquaient des céramiques. Les Igbo ne sont pas une exception dans les contextes africains en général et nigérians en particulier : sans trop s’éloigner de la localisation géographique des Igbo, on trouve des femmes qui occupaient des positions clés dans les hiérarchies sociales et religieuses chez leurs voisins Yoruba.

Après la colonisation économique, politique et religieuse du continent africain, qui a entraîné la chute des leaders politiques et religieux, ainsi que le confinement des femmes dans la sphère privée, sont venues les indépendances dans lesquelles les femmes africaines ont joué un rôle fondamental ; tant dans la lutte armée (comme l’illustre, parmi beaucoup d’autres, le cas de Josina Machel, combattante pour la libération du Mozambique de la domination portugaise), que dans la désobéissance pacifique (avec de nombreux exemples, comme Marie Koré et les femmes qui ont défilé à Bassam pour la libération de leurs compatriotes emprisonnées par les Français en Côte d’Ivoire).

Lors des indépendances africaines, qui se sont échelonnées durant les années 1960 à 1980, le pouvoir politique que le colon a arraché aux femmes pour le monopoliser – et en donner les miettes aux Africains collaborationnistes – est resté entre les mains des hommes, qui ont partagé les responsabilités dans les nouveaux gouvernements. Les hommes ont également fini par intérioriser et reproduire les schémas de pensée du colon sur les femmes.

Les féminismes africains, noirs et/ou racisés ont survécu jusqu’à aujourd’hui. Leurs propositions restent aux marges du féminisme occidental dominant et s’y opposent, désavouant parfois l’étiquette « féministe », considérant qu’elle ne représente pas les aspirations et les circonstances des femmes non blanches. L’intersectionnalité*, l’acceptation de la diversité et de la pertinence d’autres voix, ou la lutte contre le racisme et l’impérialisme sont quelques-uns des points fondamentaux exigés du féminisme dominant pour que les féministes non blanches se sentent bienvenues en son sein. En outre, de nombreuses féministes racisées estiment que le féminisme dominant a été un fardeau supplémentaire invisible sur leur dos, en étant traditionnellement paternaliste et discriminatoire vis-à-vis d’autres réalités qui ne correspondent pas au modèle occidental, se présentant comme un mantra universel, en établissant un agenda qui ne correspond pas aux préoccupations du monde non blanc et en parlant au nom du reste des femmes de la planète.

*[L’intersectionnalité (de l’anglais intersectionality) ou intersectionnalisme est une notion employée en sociologie et en réflexion politique, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société, définition donnée par Wikipédia]

En ce sens, l’écrivaine zimbabwéenne NoViolet Bulawayo a souligné, en octobre dernier à Barcelone, que les féministes blanches ne laissent pas de place dans leur combat à leurs collègues noires, puisqu’elles s’arrogent les privilèges inscrits sur leur peau alors que leurs sœurs racisées luttent dans un contexte parallèle, soumises à la double oppression du racisme et du patriarcat. « Je ne pense pas qu’il existe un mouvement féministe mondial », estime Bulawayo. « Les femmes noires et racisées sont livrées à elles-mêmes au bout du compte, car leurs homologues blanches ont tendance à choisir les questions à aborder. Donc tant que nous ne parlerons pas d’un mouvement féministe intersectionnel, nous ne pourrons pas parler d’une réelle solidarité dans tous les domaines. »

L’écrivaine et militante Minna Salami a défendu une position similaire :

« Ce qu’une majorité du féminisme blanc n’a pas compris, c’est que le patriarcat dans leur pays est rendu fort par l’exploitation des personnes de couleur dans d’autres pays. Si le féminisme en Occident ne s’aligne pas sur la lutte contre le racisme, contre l’impérialisme, contre l’exploitation d’autres pays, il ne combat pas le patriarcat. »

Adichie a plaidé, lors d’une conférence, pour la création d’un féminisme ancré dans l’histoire précoloniale de l’Afrique de l’Ouest. « Les femmes ont lutté contre le patriarcat dans le monde entier et tout au long de l’histoire, mais beaucoup de ces mouvements n’ont pas été documentés », a-t-elle dénoncé. « L’idée du féminisme est universelle, mais elle se manifeste de manière culturellement spécifique. »

Aili Mari Tripp, enseignante en sciences politiques, et Evjue Bascom, professeure d’֤études de genre, ont signé à la fin de l’année dernière un article dans Think Africa Press et African Arguments sur la manière dont les femmes africaines ont contribué au féminisme mondial. Toutes deux se sont concentrées sur les développements récents du mouvement et ont rappelé que dès 1976, lors d’une conférence internationale sur les femmes et le développement en Angleterre, la romancière égyptienne Nawal el Saadawi et la sociologue marocaine Fatima Mernissi ont critiqué les tentatives des féministes occidentales pour définir le féminisme mondial selon leur propre perspective.

À peine neuf ans plus tard, le Groupe des Femmes du Kenya a organisé une conférence internationale au cours de laquelle les Africaines ont défini un ordre du jour incluant des questions telles que l’apartheid et la libération nationale. La liste de Tripp et Bascom a été complétée par d’autres conférences et sommets internationaux durant les six dernières décennies et par d’autres noms africains figurant dans l’histoire du féminisme mondiale : Jacqueline Ki-zerbo, Jeanne Martin Cissé, Angie Brooks, Anna Tibaijuka, Aha-Rose Migiro, Aida Gindy, Filomena Steady, Aziza Husayn ou Gertrude Mongella.

Dans son livre Lo lejano y lo bello. Feminismos y maternidades africanas a través de su literatura (« Beautés lointaines. Féminismes et maternités africaines à travers leur littérature »), Bibian Pérez Ruiz analyse les contributions au féminisme mondial d’écrivaines, de militantes et de mouvements tels que Filomena Steady, Womanism, African and Africana Womanism, Stiwanism, Motherism, Negofeminism, Oyérónke Oyéwumi ou Werewerewere Liking. Le rôle des hommes dans la construction de sociétés plus justes, la maternité et les modèles de vie familiale, les stratégies pour atteindre l’égalité et le soutien ou l’absence du féminisme blanc dans la lutte contre les patriarcats africains sont quelques-uns des points les plus discutés dans ces courants de pensée, c’est ce qui les caractérise.

Le féminisme a toujours existé en Afrique et le féminisme au XXIe siècle se réinvente, élargit ses horizons et se diversifie sur ce continent, parmi sa diaspora et ses afro-descendants, à travers la lutte de différentes générations de femmes qui insèrent leur pensée et leur action dans différents courants du mouvement pour leurs droits. La dénonciation politique ou artistique s’accompagne de diverses propositions concrètes, tant pratiques que théoriques. Les références, dont les enseignantes Oyéwumi ou Amina Mama ou les écrivains Ken Bugul ou Ama Ata Aidoo, passent le relais aux jeunes générations de la fiction ou du monde universitaire, dont Fatou Diome ou Abena Busia. Les associations de femmes et les groupes de défense de leurs droits se développent dans les zones rurales et urbaines, même si le féminisme le plus « occidentalisé » se répand surtout dans les zones urbaines et parmi les jeunes femmes instruites.

La journaliste Rosebell Kagumire explique dans un passage du livre African Youth, Agents of Change [La jeunesse africaine, moteur du changement] comment les jeunes féministes ougandaises s’approprient les réseaux sociaux et les nouvelles technologies pour agir, éduquer et créer des espaces sûrs de sororité et de libre expression. Sa compatriote Stella Nyanzi utilise une grossièreté, un langage et une nudité radicaux pour ébranler les fondements de la société conservatrice dans laquelle elle vit et, dans cette même société, Godiva Okullo mène la lutte contre le féminicide. Des voix enragées, comme celle de l’Égyptienne Mona Eltahawy, définissent le féminisme musulman sans le voile et d’autres plus soyeuses, comme celle de la Marocaine Leila Slimani, déconstruisent une société qui réprime sexuellement les femmes, castre métaphoriquement les hommes et pénalise tout le monde.

La participation politique des femmes s’avère essentielle dans des contextes comme celui du Kenya lors des élections de 2017, tout comme elle s’est avérée vitale auparavant lors du mouvement mau mau ou de la rébellion contre les colons chez les Kikuyu. Le collectif LGBTQ entre en scène par la voix de femmes comme Trifonia Melibea Obono, qui dénonce l’oppression du patriarcat sur la femme fang et sur les homosexuels. Aujourd’hui au XXIe siècle et suivant une tradition qui remonte à une période antérieure aux indépendances, la fiction féminine africaine regorge de personnages qui deviennent des archétypes et des modèles féministes, apparaissant dans des histoires où la maternité et la polygamie sont des thèmes fréquents. Les réseaux sociaux africains sont également en ébullition avec des débats d’actualité tels que les rôles de genre, qui s’articulent autour de femmes qui, évitant l’étiquette de « féministe » au sens occidental du terme, se proclament professionnelles accomplies avec un rôle différencié à l’intérieur et à l’extérieur du foyer, et défendent la soumission aux hommes à la maison.

Les chiffres les plus récents montrent un tableau mitigé, entre ombre et lumière, en matière d’égalité en Afrique : le parlement rwandais compte 62% de femmes, le pourcentage le plus élevé au monde [On rappellera ici que le Rwanda est considéré par beaucoup en Occident, notamment dans le monde du business, comme une « dictature modèle » dirigée d’une main de fer par Paul Kagame, NdT]. Plus de 40% des parlements au Sénégal, en Afrique du Sud, en Namibie et au Mozambique sont composés de femmes. Le Liberia, la République centrafricaine, le Malawi et l’île Maurice ont eu des femmes présidentes. Les femmes occupent la moitié des sièges de la Commission de l’Union africaine, contre un tiers pour leurs consœurs de la Commission européenne. Nkosazana Dlamini-Zuma a présidé cet organe pendant cinq ans, alors que son homologue européen est, depuis la nuit des temps, un homme. Les projecteurs sont désormais braqués sur l’Éthiopie, qui vient d’élire la seule femme actuellement présidente sur le continent, Sahlework Zewde. Les élections ont suivi une réforme historique du cabinet par le nouveau Premier ministre, Abiy Ahmed, qui a réduit le nombre de ministères et stipulé que la moitié devait être dirigée par des femmes, y compris pour celui de la défense.

Du côté obscur, 80 % de la nourriture africaine est produite par des mains féminines, généralement pauvres. La majeure partie de l’économie informelle africaine porte le nom d’une femme, et si une grande partie de l’entrepreneuriat est l’affaire des femmes, les conseils d’administration des grandes entreprises et les postes du pouvoir économique sont souvent réservés aux hommes. Les lois ne favorisent pas l’héritage ni la propriété des femmes, et l’autonomie socio-économique au sein de la famille reste difficile dans de nombreux cas. En outre, les femmes sont confrontées à des pratiques qualifiées de « traditionnelles » qui peuvent être préjudiciables à leur liberté, à leur intégrité physique et mentale ainsi qu’à à leur bien-être. La scolarisation des filles est également, dans de nombreux contextes, en retard.

Comme si tout cela ne suffisait pas, certaines ONG occidentales capitalisent sur une ligne de genre qui dépolitise parfois les luttes des femmes. En les réduisant à des domaines tels que les mutilations génitales féminines ou d’autres pratiques, les ONG occidentales mobilisent des fonds étrangers tout en affaiblissant les mouvements de femmes locaux, contribuant ainsi au renforcement des stéréotypes négatifs.

Malgré tous ces points négatifs, les féminismes africains et leurs semblables répartis sur toute la planète proposent des solutions et des manières d’être, revendiquent des modèles, créent leurs propres espaces et améliorent leurs sociétés, souvent en tournant le dos à un féminisme global défini en Occident, qui perd de sa force, de son imagination et de sa pertinence en écartant la diversité.

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