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« Historiquement, seules les catastrophes ont réduit les inégalités » (par Walter Scheidel)

Traduction d’un article publié en 2017 par l’historien autrichien Walter Scheidel dans le magazine The Atlantic. Auteur de The Great Leveler: Violence and the History of Inequality to the Twenty-First Century (Le grand nivellement : la violence et l’histoire des inégalités depuis l’âge de pierre jusqu’au XXIe siècle), il enseigne l’histoire à l’université de Stanford aux États-Unis.

Si personne n’a la recette miracle pour un monde démocratique et écologique, en revanche on en connaît les ingrédients : de la sueur, du sang, et des larmes. On pourrait discuter du terme « catastrophe » employé par notre ami Walter. Révolution et effondrement d’un État ne sont certainement pas des catastrophes pour tout le monde, humains et non-humains compris.

Photo : champignon atomique suite au largage de la bombe nucléaire sur la ville de Nagasaki, le 9 août 1945.


Les épidémies, les révolutions, les grandes guerres et l’effondrement des États, voilà ce qui réduit de manière fiable les disparités économiques.

Les appels à la grandeur de l’Amérique remontent à une époque où les inégalités de revenus se sont réduites alors même que l’économie était en plein essor et que la classe moyenne se développait. Pourtant, il est trop facile d’oublier à quel point ce sentiment nouveau d’équité était profondément lié au cataclysme des guerres mondiales.

Les pressions de la guerre totale sont devenues un catalyseur unique et puissant de réformes aplanissant les inégalités, d’incitation à la syndicalisation, d’extension des droits de vote et de la création de l’État-providence. Pendant et après la guerre, l’intervention agressive du gouvernement dans le secteur privé et les perturbations dans les avoirs en capital ont anéanti la richesse de la classe supérieure et canalisé les ressources vers les travailleurs ; même dans les pays qui ont échappé à la dévastation physique et à une inflation paralysante, les taux d’imposition marginaux ont augmenté. Concentrée pour l’essentiel entre 1914 et 1945, cette « grande compression » (comme l’appellent les économistes) des inégalités a poursuivi son cours durant plusieurs décennies jusqu’aux années 1970 et 1980, époque où elle a marqué le pas et commencé à faire marche arrière.

Ce nivellement fut une issue singulière pour l’époque moderne, mais en rien unique dans l’histoire lointaine. L’inégalité est inscrite dans l’ADN de la civilisation depuis que l’homme s’est installé pour cultiver la terre. Tout au long de l’histoire, seuls les chocs massifs et violents qui ont bouleversé l’ordre établi se sont avéré suffisamment puissants pour aplanir les disparités de revenus et de richesses. Ils sont apparus sous quatre formes différentes : guerre de mobilisation de masse, révolutions violentes et transformatrices, effondrement de l’État et épidémies catastrophiques. Des centaines de millions de personnes ont péri dans leur sillage et, une fois ces crises passées, le fossé entre les riches et les pauvres s’est réduit.

La première de ces forces était sans aucun doute une créature de l’ère industrielle. Les guerres précédentes avaient produit des résultats mitigés, les vainqueurs profitaient et les perdants payaient. La guerre civile en donne une autre illustration : elle a lancé la carrière de John D. Rockefeller, d’Andrew Carnegie et d’autres ploutocrates du Nord des États-Unis, mais a ruiné les propriétaires d’esclaves du Sud. Depuis l’époque des Grecs de l’Antiquité, la mobilisation militaire populaire à grande échelle (associée à des normes et institutions égalitaires) n’avait pas contribué à réduire les inégalités économiques.

Ensuite, il y a les révolutions qui ont véritablement transformé les sociétés, celles qui sont nées des deux guerres mondiales. À partir de 1917, les communistes en Russie, en Chine et ailleurs ont confisqué, redistribué et collectivisé les richesses privées et fixé les salaires, nivelant les inégalités à une échelle sans précédent. En revanche, les révolutions qui les ont précédées étaient rarement assez extrêmes pour avoir le même effet : la Révolution française, beaucoup moins sanglante en comparaison, s’est suivie de progrès plus modestes.

Troisièmement, de violents troubles ont parfois détruit des États, entraînant dans leur chute les riches et les puissants. Alors que tout le monde risquait de souffrir en période d’effondrement, les plus riches avaient tout simplement plus à perdre. Les données sur la démocratisation de la misère remontent à des milliers d’années : les derniers aristocrates romains faisaient la queue pour recevoir l’aumône du pape, et la noblesse maya devait se contenter du même régime alimentaire que les roturiers. Plus récemment, l’anarchie en Somalie a réduit les inégalités de la kleptocratie brutale qui l’avait précédée.

Les humains ont longtemps été en concurrence pour infliger des dommages suffisamment graves pouvant rééquilibrer la balance, ce qui nous amène à la quatrième force de nivellement. La première pandémie de peste bubonique à la fin de l’Antiquité, la peste noire à la fin du Moyen Âge et l’impitoyable assaut de la variole et de la rougeole qui ont ravagé le Nouveau Monde après 1492 ont fait tant de victimes que le prix du travail a grimpé en flèche et la valeur des terres et des autres capitaux a chuté. Les travailleurs mangeaient et s’habillaient mieux, tandis que les propriétaires en étaient réduits à se plaindre. Comme le racontait un chroniqueur anglais, « une telle pénurie de travailleurs a fait que les humbles tournaient le dos à l’emploi, et on pouvait difficilement les persuader de servir l’éminence pour un triple salaire ». Les registres des impôts de la fin du Moyen Âge en Italie témoignent également de l’érosion des fortunes des élites.

Mais qu’en est-il des mécanismes moins meurtriers de lutte contre les inégalités ? L’histoire n’offre guère de réconfort. Les réformes agraires ont souvent échoué ou ont été sabotées par les propriétaires. Les programmes qui ont réussi à distribuer des terres aux pauvres et à s’assurer qu’ils les gardent doivent beaucoup à la menace ou à l’exercice de la violence, du Mexique pendant sa révolution au Japon, à la Corée du Sud et à Taïwan après la guerre. Tout comme pour la crise financière de 2008, les ralentissements macroéconomiques ont rarement touché les riches pendant plus de quelques années. La démocratie en soi ne réduit pas systématiquement les inégalités. Et si l’amélioration de l’accès à l’éducation peut effectivement réduire les écarts de revenus, il est frappant de constater que les primes salariales américaines pour les diplômés se sont effondrées précisément pendant les deux guerres mondiales.

Dans les années 1950, l’économiste Simon Kuznets a émis l’hypothèse célèbre selon laquelle la croissance économique s’accompagnerait d’une répartition plus équitable des ressources, mais cela s’est surtout produit dans les pays où cette croissance a été façonnée par les retombées des guerres mondiales ou la peur de la révolution. Par contraste, l’Amérique latine, qui a vécu les plus grands conflits du XXe siècle dans un isolement relatif, n’a vu les inégalités diminuer qu’au début des années 2000 et, à cette époque, elles avaient atteint des niveaux tels qu’elles n’auraient guère pu augmenter davantage. Le Brésil et d’autres pays ont mené des politiques progressistes ciblant les personnes situées au bas de l’échelle sociale, mais les vents économiques contraires et les contrecoups politiques jettent le doute sur les perspectives d’un possible nivellement pacifique.

Si l’on en croit l’histoire, la résurgence des inégalités depuis les années 1980 n’aurait donc pas dû être une surprise. Les effets d’un nivellement violent s’atténuent invariablement avec le temps : les populations se rétablissent lorsque les épidémies reculent, les États en faillite sont remplacés par de nouveaux venus. Les répercussions des grandes guerres du XXe siècle se sont désormais estompées. Les taux d’imposition élevés et le nombre de personnes syndiquées se font rares, le communisme a disparu et la mondialisation, même si elle a été vilipendée, est (encore) en plein essor. Les quatre forces du nivellement ne sont pas prêtes de se remettre en action : la technologie a rendu les guerres de masse obsolètes ; la révolution violente et redistributive a perdu de son attrait ; la plupart des États sont plus résistants qu’auparavant ; et les progrès de la génétique aideront l’humanité à se prémunir contre les nouveaux germes.

Même les États-providences les plus progressistes d’Europe continentale peinent aujourd’hui à compenser les disparités de revenus croissantes qui existent avant impôts et transferts. Dans les décennies à venir, le vieillissement spectaculaire des pays riches et les pressions de l’immigration sur la solidarité sociale rendront encore plus difficile une répartition équitable des revenus nets. Et, par-dessus tout, les changements technologiques en cours pourraient accroître les inégalités de manière imprévisible, depuis l’automatisation plus sophistiquée qui vide les marchés du travail jusqu’aux améliorations génétiques et cybernétiques du corps humain pour les privilégiés.

La grandeur est subjective : rendre l’Amérique à nouveau plus égalitaire constituera le défi le plus redoutable. Alors que des mesures politiques progressistes visant à consolider la fortune de la classe moyenne sont à la fois souhaitables et réalisables, l’histoire suggère qu’il n’existe aucun moyen plausible de voter, de réglementer ou d’enseigner dans le but de retrouver les niveaux d’égalité dont jouissait la génération d’après-guerre. L’histoire ne peut pas prédire l’avenir, mais son message est aussi désagréable que clair : à de rares exceptions près, les grandes réductions des inégalités n’ont jamais eu lieu que dans la douleur.