Blog Image

L’inefficience est dans l’ADN de la société industrielle

« Il n’existe pas de technologies ni d’objets durables en soi : seuls les modes de vie peuvent l’être. »
— Niko Paech, économiste allemand.

Pour commencer, rappelons qu’efficience et efficacité sont deux choses bien différentes. Une machine est efficace lorsqu’elle produit l’effet escompté. Elle est efficiente lorsqu’elle produit un maximum de résultats avec le minimum de moyens. Selon les partisans de la transition énergétique, le remplacement des énergies fossiles par les technologies dites « propres » doit aller de pair avec une optimisation de l’efficience énergétique et matérielle. Avec une réduction drastique des consommations de matières premières et d’énergie obtenue par le biais d’une course à l’innovation, nous pourrions conserver un mode de vie reposant sur la société de consommation et la production en masse de biens plus ou moins utiles. Les voitures électriques, les milliards de smartphones et d’objets connectés en circulation consommeraient de l’électricité produite par des éoliennes et des panneaux solaires, smart building et smart grid nous feraient entrer dans l’ère de la smart city.


Ces anglicismes trompeurs cachent la réalité du fonctionnement de la société industrielle qui n’a pas grand-chose de « smart » : son efficience est un mythe. Les fondements de l’industrialisme que sont la division du travail et le progrès technique ne réduisent pas la consommation globale d’énergie et de matières premières, bien au contraire. Explications.

Economiste allemand enseignant à l’université de Siegen, Niko Paech est l’auteur du livre Se libérer du superflu : vers une économie de post-croissance. Bien qu’il soit présenté à tort comme un économiste du « développement durable », il s’oppose au dogme de l’expansionnisme économique et s’emploie à démontrer comment « les systèmes d’approvisionnement modernes ne peuvent être socialement et économiquement stabilisées sans croissance ». L’avènement d’une société écologique ne peut avoir lieu sans changement radical de nos modes de vie. Cela implique entre autres de mettre fin à la mondialisation des flux de personnes, de matières et de marchandises et suggère de démanteler infrastructures et usines.


Chose rare pour un économiste, il critique le progrès technique et l’innovation :

« L’étonnante croissance de notre richesse matérielle est volontiers célébrée comme un « progrès ». Ce terme suggère une ascension héroïque, l’idée que l’espèce humaine, comme le baron de Münchhausen, serait parvenue d’elle-même, à force de persévérance, d’inventivité et de supériorité intellectuelle, à s’extraire de sa confusion originelle pour fabriquer un monde parfait. Quelle part de vérité recèle ce conte ? »


Division internationale du travail et progrès technique sont deux facteurs de productivité qui, d’après la théorie économique dominante (le libéralisme économique), permettent de produire une quantité supérieure avec les mêmes ressources ou de produire la même quantité avec des ressources inférieures.

« Depuis Smith et Ricardo [deux économistes des XVIIIème et XIXème siècle, fondateurs de la théorie économique libérale], un même schéma prévaut pour expliquer la croissance industrielle : une production est fractionnée en un maximum de processus partiels, dont chacun forme un marché sur lequel des acteurs séparés entrent en compétition. L’argent, utilisé comme moyen d’échange, permet la délocalisation des prélèvements de ressources et processus de transformation là où ils coûtent le moins cher. La division du travail à l’échelle internationale permet une comparaison des coûts et la captation de marges supplémentaires. Les producteurs se différencient par des effets d’apprentissage, leur noyau de compétences, leur situation géographique, la disponibilité des ressources, ou encore par des économies d’échelle, lorsque les coûts fixes se répartissent sur une grande quantité de production. Ces procédés augmentent la productivité, ce qui signifie qu’une même quantité est produite avec moins de ressources ou qu’une quantité plus importante est produite avec les mêmes ressources. D’après ce schéma, la croissance ne viendrait pas d’une plus grande quantité de matière engagée, mais d’un traitement plus « intelligent » — plus efficace — de cette matière. Des travailleurs hautement qualifiés, de meilleurs principes d’organisation de la production des connaissances techniques, enfin et surtout la régulation par le marché contribueraient à produire davantage à partir des mêmes ressources, d’une façon merveilleuse et apparemment immatérielle. »


En focalisant leurs analyses sur les comportements des agents économiques (entreprises et individus), les économistes « classiques » (libéraux) ont travesti la réalité en produisant un cadre de pensée devenu aujourd’hui la norme, où l’idée de l’illimitation est rendue possible par des fondements théoriques niant l’importance des flux de matières premières et d’énergie dans la croissance économique. Une personne saine d’esprit dotée d’un minimum de sensibilité pour la nature et d’empathie pour ses semblables aurait eu du mal à pondre une telle théorie. Libéralisme, théorie économique ou pathologie mentale ? La question mérite d’être posée tant les désastres écologiques se multiplient et, dans le même temps, l’idée de l’illimitation se renforce, notamment avec l’idée d’une croissance dématérialisée par l’expansion du secteur numérique.


Niko Paech ajoute :

« […] la division internationale du travail présuppose plus qu’une simple optimisation : le dépassement de l’espace et du temps. Si la spécialisation se faisait au sein d’un rayon géographique limité, le processus serait vite achevé. D’abord, parce que la demande ne suffirait pas pour absorber le surplus découlant des économies d’échelle. Ensuite, parce que dans un espace géographique limité, les avantages productifs seraient rapidement épuisés. Ces deux obstacles, liés respectivement à la demande et à l’offre, disparaissent seulement grâce à l’illimitation des réseaux productifs et commerciaux. »


Donc la division du travail engendre mécaniquement une expansion du système pour éviter la surproduction d’une part, et d’autre part pour profiter des bas salaires ou d’une réglementation environnementale inexistante dans des pays lointains.


Niko Paech donne l’exemple d’une économie simplifiée pour mieux visualiser les choses :

« Imaginons une petite ville dont les habitants produisent d’abord tout ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes. Chaque foyer cuit son pain, fabrique ses habits, ses chaussures, ses meubles, etc. En se spécialisant, les individus pourront accéder à plus de biens et de services. Chacun développe ses compétences, son expertise, perd moins de temps et gâche a priori moins de ressources. Surtout, les outils et les machines indispensables à une production sont désormais achetés en un seul exemplaire : les coûts fixes du cordonnier ou du boulanger se répartissent sur l’ensemble des chaussures et des pains demandés dans la ville, réduisant ainsi le coût moyen. La richesse globale croît, puisque chaque citoyen peut s’offrir davantage.
Comment se poursuit ce processus, lorsque chaque foyer s’est spécialisé et que tous les avantages sont épuisés ? La richesse peut croître en deux phases. Première phase : la boulangerie approvisionne une ville voisine où le grain est plus cher. Elle augmente alors ses ventes, et réduit encore le coût moyen. La ville voisine, où le cuir est moins cher, se spécialise dans la fabrication de chaussures. Deuxième phase : le producteur de chaussures décide lui-même de segmenter sa production et de faire fabriquer ses semelles dans des pays où le coût du travail est plus faible — dans les ateliers chinois ou indiens, par exemple. Le prix de chaussures baisse encore et le consommateur y gagne un peu plus. La question est : dans quelles proportions les installations physiques et les transports doivent-ils croître pour accompagner ce processus ? »


Il fait ici allusion aux innombrables infrastructures et moyens de transport qui nous entourent (routes, transport maritime, ferroviaire et routier, production et transport de l’électricité, télécommunications, etc) dont nous avons tendance à oublier la présence tant ils font en quelque sorte partie du paysage depuis notre enfance ou sont éloignés de notre cadre de vie quotidien pour le transport maritime et aérien. Mais les grands projets inutiles (NDDL, GCO, Europacity ou barrage de Sivens) lancés ces dernières années un peu partout en France viennent nous rappeler que cette dynamique se poursuit même dans les pays industrialisés.

« Ce qui est présenté, dans la division industrielle du travail, comme de la pure efficacité s’accompagne en réalité d’un processus d’illimitation physique qui s’accomplit selon deux dimensions. Un tassement des distances, d’abord : où installer une nouvelle usine, une nouvelle zone industrielle et comment les relier aux réseaux mondiaux ? Routes, infrastructures de transports, entrepôts, ateliers spécialisés, systèmes d’énergie et d’informations se multiplient ; les lieux de production doivent être en permanence agrandis, transformés, démantelés ou délocalisés ; les échanges entre les points nodaux de cette production éclatée s’étendent tous azimuts. Une condensation des échelles temporelles, ensuite ; quelle place pour de nouvelles activités de consommation au sein d’une existence humaine, sinon par l’accélération des modes de vie, le multitasking ou, plus simplement, la réduction de la durée de vie des objets ? »


Selon le rapport Perspectives des ressources mondiales 2019 de l’ONU, la construction de nouvelles infrastructures dans les pays émergents contribue en grande partie à la croissance démentielle de l’extractivisme. Ces infrastructures ne servent pas à « développer » lesdits pays comme on a coutume de l’entendre — les faits montrent que la construction d’infrastructures ou que l’industrialisation des forêts ne réduisent pas la pauvreté — mais plutôt à les brancher sur les réseaux mondiaux pour optimiser le pillage des ressources par les grandes puissances impérialistes.
L’extraction de matières a atteint 92 milliards de tonnes en 2017. La seule demande de sable et de gravier, matériaux indispensables aux secteurs des TP/BTP, s’élève entre 40 et 50 milliards de tonnes par an. Repousser les limites spatio-temporelles n’a été rendu possible que par l’exploitation des énergies fossiles. L’ensemble de ces processus indispensables à l’économie globalisée semble occulté par la théorie économique qui les tient pour acquis, principalement parce que ces investissements souvent colossaux sont pris en charge par la puissance publique, donc par l’Etat.


Niko Paech précise :

« La théorie économique conduit manifestement à confondre l’efficience avec l’occupation matérielle et le maillage total du territoire par les réseaux de transports. Cet effet de brouillage va de pair avec la tendance à tenir éloignées de toute considération économique nos infrastructures gigantesques dédiées à l’éclatement des frontières spatiales et temporelles. Celles-ci relèvent de la responsabilité publique, et sont ainsi soigneusement séparées du reste de l’activité économique. Ces investissements presque jamais remis en cause, ces subventions maquillées sous le vocable séduisant de « développement du commerce et de l’industrie » représentent les facteurs productifs cachés de l’économie. Ils ont une influence directe sur la dégradation de l’espace situé entre les points nodaux de cette chaîne de valeur. »


En d’autres termes, la construction d’infrastructures consomme de gigantesques quantités de matières premières pour artificialiser et fragmenter les terres, perturbant et détruisant les systèmes écologiques sans lesquels animaux humains et non humains ne peuvent survivre.


L’impact réel du progrès technique


Economistes, financiers, cabinets de consulting, médias de masse et entrepreneurs présentent l’innovation technique comme LA solution à la surconsommation de matières premières et d’énergie.


Là encore, la réalité contredit la théorie, comme le précise Niko Paech :

« L’autre source supputée d’efficience et de croissance est l’innovation technique, en particulier celle qui améliore la productivité. L’idée est plausible : lorsqu’une innovation réduit le coût unitaire ou optimise la combinaison des facteurs [de production], les prix peuvent baisser et le pouvoir d’achat augmenter. Mais le développement de cette innovation implique d’autres lieux de production. Et son utilisation entraîne la construction de nouvelles usines ou l’agrandissement de celles qui existent déjà. Il ne s’agit donc pas de traiter les mêmes ressources plus efficacement mais d’engager des ressources supplémentaires, pour construire de nouveaux équipements (sinon de nouvelles infrastructures) ou pour solliciter davantage ceux dont on dispose. Dans ce dernier cas, l’output (la quantité totale produite) dépassera le volume qui découlerait uniquement du gain de productivité. Et ce cas est la règle générale : la réduction du coût moyen permet un moindre prix de marché, ce qui en retour accroît la demande. »


Tout comme la spécialisation du travail au niveau global, le progrès technique alimente une croissance matérielle constante. Pour que l’utilisation de matière soit réellement efficiente, il faudrait que les capacités de production antérieures devenues obsolètes suite à une innovation majeure soient d’abord démantelées, puis que les matériaux soient réutilisés pour édifier les nouveaux sites de production, chose hautement improbable tant les défis techniques sont immenses et nombreux. On pourrait théoriquement aussi installer la nouvelle technologie dans les sites de production existants. Problème, ces opérations représentent un coût important et sont impensables dans un environnement concurrentiel. La plupart du temps, ce sont de nouveaux arrivants qui vont, pour réutiliser un terme de la novlangue débilitante du startupeur, « disrupter » un marché puis construire leurs propres capacités de production.


L’impact du fabricant de voitures électriques Tesla sur le marché automobile illustre bien ces mécanismes de marché. En plus de ses sites d’assemblage de véhicules, Tesla possède ses propres usines de production de batteries qui lui ont permis de rapidement devenir hégémonique sur le marché mondial. Pour faciliter la diffusion de ses produits, l’entreprise américaine déploie à grande vitesse des stations de recharge électrique dédiées spécifiquement à ses voitures Tesla. Imaginez le nombre de nouvelles stations à construire et la surface totale nécessaire si chaque constructeur automobile adoptait la même stratégie pour s’assurer la plus grosse part du marché des véhicules électriques. C’est de la pure folie. A cela s’ajoute, avec les voitures électriques, une considérable augmentation de la consommation d’électricité à venir imposant d’augmenter la production globale, donc de construire de nouvelles centrales électriques (éolien, solaire, nucléaire ou autre). A terme, c’est tout un écosystème de produits et de services amené à se développer autour de la voiture électrique induisant une consommation accrue d’énergie et de matières. Pour preuve, la Banque Mondiale prévoit une augmentation de la demande de lithium de 965 %, de 585 % pour le cobalt et de 108 % pour le nickel d’ici 2050. Concernant le cuivre, dont la consommation est multipliée par au moins deux pour une voiture électrique par rapport à une thermique, la Banque Mondiale explique que pour réaliser la transition énergétique, le monde aura besoin de produire dans les 25 prochaines années autant de cuivre que durant les 5000 années écoulées, soit 550 millions de tonnes. La demande d’aluminium quant à elle devrait augmenter de 9 % d’ici 30 ans.

On pourrait aussi citer en exemple Amazon possédant ses propres plateformes logistiques venant s’ajouter aux plateformes existantes. D’autres innovations comme la 5G nécessitent l’implantation de nouvelles antennes sur tout le territoire ainsi que l’acquisition par les utilisateurs de nouveaux smartphones équipés de la technologie, etc. Infrastructures et sites de production devenus obsolètes sont abandonnés, et les produits usagés alimentent des montagnes de déchets qui finissent bien souvent dans les pays du Sud.


On est assez éloigné de l’efficience matérielle et énergétique…


Niko Paech, toujours :

« Si l’on parvenait réellement à mettre à la casse les anciennes capacité productives, se produirait cette transformation structurelle que Schumpeter [économiste du début du XXème siècle] appelait « destruction créatrice ». On peut pourtant se demander ce qu’a de « créateur » le fait de détruire des structures existantes et les ressources qu’elles ont mobilisées, en provoquant d’insolubles problèmes de démantèlement et de friches industrielles. Dans tous les cas de figure, l’innovation technique n’advient jamais sans surplus de besoins matériels : soit parce que la transition rend obsolètes les anciennes structures, soit parce que les équipements surajoutés aux anciens entraînent un flux de ressources supplémentaires. »


Un autre aspect occulté ou ignoré dans le fonctionnement de l’économie industrielle mondialisée, c’est la consommation croissante d’énergie en deux siècles. Il existe une corrélation très forte entre croissance économique et consommation d’énergie qui devrait suffire à détruire le mythe de l’efficience énergétique, mais la clairvoyance ne fait malheureusement pas partie des attributs de nos amis fondamentalistes de la croissance verte.


Niko Paech, encore :

« Un coup d’œil sur un siècle et demi de hausse de productivité nous apprend que les innovations ne sortent pas ex nihilo des mains d’inventeurs géniaux. Machine à vapeur, électricité ou numérisation — un seul et même déterminant explique, en profondeur, que le travail soit devenu plus productif : l’ÉNERGIE. Derrière la croissance considérable de la productivité du travail humain, il y a un échafaudage gigantesque d’appareils et de processus énergivores grâce auquel on travaille toujours moins pour un même résultat. Envisagée de ce côté, l’histoire du progrès technique n’est rien d’autre que l’histoire d’une consommation croissante d’énergie sous ses différentes formes. »


Ce qui explique pourquoi il n’y aucune transition énergétique, les capacités de production dites « renouvelables » s’additionnent aux centrales énergétiques existantes pour continuer à alimenter la croissance économique mondiale. Croissance verte, développement durable et autres transitions écologiques apparaissent dès lors comme une vaste campagne de greenwashing, voire de brainwashing.


De plus, progrès technique et division du travail se complètent :

« Sans progrès technique, les avantages comparatifs en compétences ou en coûts seraient vite épuisés. Une poussée continue d’innovation empêche l’advenue d’un tel état stationnaire. Ces « nouvelles combinaisons », comme Schumpeter les appelait, contribuent à valoriser des ressources auparavant négligées. Des surfaces terrestres et des domaines offshore, autrefois parties « improductives » de la nature, peuvent ainsi être mis à profit grâce aux énergies solaire, éolienne et géothermique, par exemple [C’est exactement ce que fait le Kenya dans ses parcs nationaux où se construisent des routes, lignes à haute tension, centrales éoliennes et géothermiques]. La numérisation conduit à ce que des matières premières rares — comme le coltan africain auquel personne ne s’intéressait il y a quelques années — deviennent l’objet d’échanges internationaux. Même les déchets électroniques, en quantité considérable, offrent en retour des opportunités pour l’industrie mondialisée chargée de leur traitement.
Les deux secrets de cette prétendue efficience, la spécialisation et le progrès technique, vont donc de pair avec l’intensification du pillage des ressources. »


La prétendue efficience de la société industrielle est bel et bien une vaste arnaque.