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Le barbare n’existe que dans l’esprit réducteur du civilisé (par Philippe Rochat)

Traduction de l’introduction du livre Moral Acrobatics : How We Avoid Ethical Ambiguity by Thinking in Black and White (2021) du professeur en psychologie Philippe Rochat paru chez Oxford University Press. Philippe Rochat enseigne à l’université d’Emory aux États-Unis[1]. J’ai également traduit certaines des notes qui me paraissaient les plus pertinentes.

Je suis tombé par hasard sur ce livre en faisant des recherches sur le végétarisme d’Adolf Hitler et l’engouement des hauts dignitaires nazis pour la cause animale. Si j’ai décidé de traduire cet extrait, c’est qu’il rend compte de la complexité et de la diversité humaine que le processus de civilisation – le « progrès » – cherche à détruire systématiquement en imposant un unique cadre moral. Ce texte confirme également une intuition qui est mienne depuis un moment déjà : les débats sur l’éthique ou la morale ne sont d’aucune utilité pour s’attaquer aux problèmes causés par la civilisation industrielle, c’est une perte de temps. L’humanité civilisée a tout simplement besoin d’un « Great Reset » technologique qui la fera descendre de son nuage et renouer avec la réalité de ce monde. L’animal humain a évolué pour la vie en bandes tribales autosuffisantes qui parfois entrent en conflit (pour une raison ou pour une autre), parfois coexistent pacifiquement sur un même territoire. Le primate humain est un animal ambigu, à la fois empathique et violent, capable d’éprouver de l’amour et de la haine. Cela n’a rien de contradictoire, au contraire, l’un ne va pas sans l’autre. Par ailleurs, il est fort probable qu’il en soit de même pour d’autres mammifères.

Par conséquent, un faible niveau technologique plafonnant la puissance de l’armement, une société composée d’un nombre réduit d’individus (quelques dizaines ou centaines) pour éviter les affrontements en masse, ainsi que l’absence d’État accaparant le monopole de la violence légitime (conduisant à démultiplier la violence en déresponsabilisant le peuple et en spécialisant l’exercice de la violence), voilà probablement une liste (évidemment non exhaustive) de conditions nécessaires pour contenir le niveau général de violence et le maintenir à un niveau « viable » garantissant la survie de l’espèce.

Illustration : scène de chasse au Kangourou par des Aborigènes australiens, 1897.


« Le plus terrible dans la beauté n’est pas d’être effrayante, mais d’être mystérieuse. En elle Dieu lutte avec le diable, et le champ de bataille se trouve dans le cœur de l’homme. »

– Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov.

Ahmad Rahami a été arrêté pour un attentat à la bombe artisanale sur la 23ème rue à New York. Après une course poursuite sanglante, des échanges de coups de feu et deux policiers touchés, il a finalement été neutralisé et capturé dans le New Jersey où il vit avec sa famille. Pendant de nombreuses années, il a géré avec son père et ses frères une entreprise familiale appelée First American Fried Chicken, un fast-food populaire situé dans une rue animée de la ville voisine d’Elizabeth. En apprenant l’arrestation, la stupéfaction gagna un client régulier du First American Fried Chicken. Interrogé par des journalistes à la recherche d’indices sur Rahami, et troublé par l’événement, il déclare : « C’est un type très sympathique ; il m’a donné du poulet gratuit. […] C’était l’homme le plus sympathique que l’on puisse rencontrer. » Cette déclaration fait apparaître une image très différente de Rahami. Ce client avait du mal à concilier l’image de l’individu amical, généreux et chaleureux qu’il connaissait personnellement, avec celle d’un véritable terroriste. Sur la base d’un seul crime, bien que particulièrement odieux, l’individu est diabolisé ; il en vient à incarner un paria, et plus rien d’autre. Inutile d’avoir affaire à des actes particulièrement malveillants et odieux ou à des actes héroïques hors du commun pour stimuler notre propension rapide, presque instinctive, à diaboliser les gens ou, à l’inverse, à les élever à des degrés irrationnels d’adoration. Une phrase, un jugement maladroit, un mot, une pensée malheureuse dévoilée en public, un lapsus à connotation sexuelle peuvent détruire la réputation de quelqu’un. Une passion de courte durée, un mot, un geste peuvent détruire la confiance du public, avec parfois des conséquences géopolitiques majeures.

Prenez le sénateur du Colorado Gary Hart qui avait de bonnes chances de devenir président des États-Unis dans les années 1980. Durant ses deux campagnes pour la course à la Maison Blanche, il a échoué à chaque fois en raison d’accusations révélant son caractère de Don Juan et son goût pour la luxure. Hart était un candidat démocrate sérieux. S’il avait mieux contrôlé ses passions, le cours du XXe siècle aurait pu être très différent. Le penchant pour la luxure d’un individu pourtant hautement qualifié pour le poste de président a fini par être l’élément central de sa chute. Même chose pour Bill Clinton, qui a failli être destitué lors de son second mandat à la tête de la plus grande puissance économique et militaire du monde pour avoir eu des rapports sexuels avec une jeune stagiaire fraîchement sortie de l’université.

Ce genre d’incohérences entre les faits et une relation vécue avec des individus, l’écart entre ce qui se passe à huis clos, ce que l’on sait d’une personne fréquentée et ce qui est déduit d’une transgression aux yeux du public, n’est pas inhabituel. L’entourage intime a généralement du mal à concilier un ami ou un proche avec les crimes odieux dont cette personne se trouve soudainement accusée. « Impossible, ils n’ont pas attrapé la bonne personne » est une réaction courante chez des membres de la famille et des voisins de l’accusé ; elle en dit long sur la façon dont nous nous construisons une représentation des gens et sur notre propre ambivalence dans le jugement des autres. Hollywood joue sur cette ambivalence. Le succès phénoménal des films sur la mafia ou des séries comme Breaking Bad repose principalement sur notre fascination pour les personnages à deux facettes. Dans le cercle intime, ils prônent des valeurs auxquelles nous pouvons tous nous identifier, comme la protection, la loyauté, l’affection, l’amour et la décence au sein du cercle familial. À l’extérieur de ce cercle rapproché, ils sont les chefs de file des systèmes criminels les plus terrifiants et les plus vicieux. Une telle ambivalence morale stimule notre imagination, elle fascine. Et nous finissons par consacrer beaucoup de temps et d’argent à contempler cette ambivalence et à y réfléchir, toujours à l’affût de révélations sensationnelles. C’est la force motrice de l’industrie médiatique ; demandez à n’importe quel journaliste.

Ces observations résument brièvement l’aspect fondamental dans notre manière de considérer et d’évaluer les autres – y compris nous-mêmes – sur le plan moral. Notre opinion sur les gens est excessivement simplificatrice, au mieux une caricature. Elle révèle la nature conflictuelle, souvent contradictoire, de nos valeurs fluctuantes, et leurs propres angles morts selon le contexte et les circonstances.

Ce qui définit les normes de pensée, de croyance et de comportement d’une personne, que l’on appelle ici la morale, dépend en effet fortement du contexte. Ce que nous pensons des gens, les impressions que nous avons à leur sujet, ne peuvent pas et n’englobent jamais l’ensemble de leurs multiples sphères existentielles. Et chacun de nous évolue dans de nombreuses sphères existentielles différentes, de multiples cercles sociaux composés de personnes appréciées avec lesquelles nous coexistons et interagissons : famille proche liée par le sang, amis, collègues, coéquipiers, partenaires commerciaux anonymes, affiliés politiques. Ces relations tendent à former des sphères existentielles bien compartimentées où les rôles, les attentes et le sentiment de confiance sont spécifiques à chaque sphère. De même, nous adoptons des normes différentes selon les personnes – parents, enfants, prêtres, patrons, amis proches, juges, enseignants, ou individus anonymes – avec lesquelles nous traitons dans les échanges quotidiens.

Nos règles de comportement s’adaptent à ces différents rapports et rôles à jouer. Portant leur propre spécificité, ces contextes variés dictent des normes d’interaction et des attitudes différentes. Nos mœurs sont en effet très compartimentées. Elles sont marquées par la capacité remarquable de changer de code moral, et de respecter des normes de comportement radicalement différentes selon les circonstances et selon nos diverses sphères existentielles. Ce phénomène nous oblige à jeter une nouvelle lumière sur ce que nous entendons par être moral et sur ce qui unifie nos mœurs. Il nous force aussi à nous interroger sur l’unité de l’identité morale et de notre perspective ou « point de vue » dans l’espace moral, suivant la construction du soi décrite par le philosophe Charles Taylor[2]. C’est un aspect trop rarement pris en compte dans la philosophie morale et la psychologie morale que je voudrais mettre en avant. Nos éthiques sont en effet pleines de contradictions flagrantes, et les questions sont les suivantes : comment parvenons-nous à rassembler tout cela dans notre tête et comment développons-nous une telle capacité à jongler avec la morale ? Que cachent nos raisonnements sur la morale, l’unité apparente que nous expérimentons en tant qu’agents moraux et que nous supposons être perçue par le public ?

Juste avant de poser sa bombe artisanale dans une benne à ordures pour tuer des mécréants présumés et d’autres innocents à Chelsea, Rahami a très bien pu mettre ses enfants au lit, embrasser tendrement sa femme, baiser son père sur le front en signe de respect puis montrer sa dévotion à Allah en allant prier à la mosquée du quartier. Nos mœurs fluctuent en fonction des circonstances, elles dépendent des différents rôles ou personnages que nous jouons durant notre existence : père, fils, patron, soldat, sergent instructeur. De multiples chapeaux pour une seule tête, la question étant de savoir : qu’y a-t-il dans cette tête ? Est-elle la somme de tous les chapeaux ? Puisque nos normes de comportement – nos éthiques – tendent à fluctuer en fonction du chapeau, on peut se demander quels sont les mécanismes qui les maintiennent en place quand nous oscillons constamment de l’une à l’autre en fonction de la multiplicité des sphères sociales. Comment peut-on être un père, un mari amoureux et un croyant fidèle à un moment donné, puis un violeur, un criminel et un tortionnaire atroce le lendemain ? Telle est la question, formulée ici en termes extrêmes mais représentatifs.

Nous pouvons prier autour d’une table ou faire du bénévolat à l’église à un moment précis de notre existence, et l’instant d’après, piloter des drones à l’aide d’un joystick pour tuer des gens quelque part au Moyen-Orient (dont certains sont probablement innocents), le tout depuis un fauteuil confortable situé dans un bureau d’une base militaire. De ce point de vue, nous ne sommes pas si différents de Rahami. Ce qui diffère avec la majorité des gens, c’est qu’ils ne vont pas jusqu’à adopter des comportements extrêmes – actes terroristes odieux, extermination, bombardements à distance, enlèvements pervers ou fanatisme aveugle. Nous nous abstenons d’afficher un faisceau extrême de valeurs contradictoires à travers les sphères existentielles. La plupart des gens se contentent de jongler avec leurs sphères existentielles dans les limites de ce qui est toléré par la loi.

Pourtant, la loi autorise universellement le chauvinisme et le favoritisme. Elle tolère des déséquilibres et des contradictions indéniables dans nos mœurs, bien que dans des proportions variables. Dans toutes les sociétés humaines depuis le début de l’histoire, avec peut-être quelques exceptions parmi les petits groupes de chasseurs-cueilleurs[3], les individus sont autorisés à créer une inégalité substantielle de ressources et de services en amassant des richesses et du pouvoir directement transmissibles par héritage. Dans toutes les sociétés humaines, des lois strictes sur l’héritage protègent ce type de favoritisme. Plus généralement, rares sont les individus qui respectent strictement la loi dans le monde réel ; la plupart d’entre eux essaient toujours, d’une manière ou d’une autre, d’aller au-delà de ce qui est toléré par la loi. Rares sont les personnes qui respectent la loi de manière ultra-stricte. Le fait est que, dans tous les pays, donner le moins possible au fisc est un sport national. Nous avons tendance à préserver et à défendre nos privilèges avec peu ou pas de retenue. Nous nous accrochons à nos richesses et privilèges obtenus par héritage comme si cela était un droit naturel. Dans notre esprit, nous sommes tous des monarques de droit divin.

Le fait d’être des monarques dotés de privilèges naturels et des acrobates jonglant avec de multiples sphères existentielles conduit à des failles majeures dans notre boussole morale. Les négligences morales et les mensonges sont inévitables, certains étant naturellement plus manifestes que d’autres. L’hypocrisie d’un Madoff est incomparable à celle de M. Dupont qui triche sur sa déclaration d’impôts. Cependant, dans les deux cas, les limites de la décence morale sont atteintes. Il n’est jamais possible d’être complètement « pur » et honnête avec soi-même. Ceux qui prétendent le contraire mentent et devraient susciter une profonde suspicion. Bien que ce phénomène soit banal et en grande partie tacite, nous reconnaissons rarement notre propension à simplifier à la fois les autres et nous-mêmes dans nos jugements et décisions concernant la morale. En grattant la surface, on s’aperçoit que ces décisions ont toujours un lien avec des contradictions plus profondes.

Contrairement à la plupart des personnages des pièces de Shakespeare ou des romans de Dostoïevski, nous ne sommes pas enclins à reconnaître ce fait troublant : nous sommes tous constitués d’un ensemble de valeurs contradictoires. Les monstres n’existent que dans notre esprit simplifiant la réalité. Notre perplexité à l’égard de Rahami et d’autres criminels – lorsqu’on va au-delà de leurs actes abominables – montre notre difficulté à accepter qu’un même individu puisse ressentir à la fois de la haine et de l’amour. Pourtant, les deux sentiments semblent coexister inévitablement et sont codéterminés comme le jour et la nuit, la figure et le fond. Nous ne pouvons pas nous empêcher de diviser les individus et les groupes d’individus selon des catégories antinomiques absolument distinctes : bonne personne contre mauvaise personne, groupe d’appartenance contre groupe d’exclusion. En considérant ces catégories comme distinctes en termes de normes, nous résistons à accepter, du moins psychologiquement parlant, qu’elles se déterminent mutuellement et sont fonctionnellement inséparables. Ces catégories sont comme les deux faces d’une même pièce. L’idéal dont parlent les philosophes moralistes peut exister en tant que normes métaphysiques (métapsychologiques) produisant des règles et des lois d’une justice qui s’applique indépendamment de l’expérience psychologique quotidienne des individus. En tant que normes, ces lois peuvent représenter des lignes directrices importantes, mais elles n’ont pas de véritable équivalent psychologique sur la façon dont les individus et les groupes d’individus luttent réellement pour essayer de créer de la cohérence dans leur vie quotidienne.

Une façon d’expliquer cela, c’est que, fondamentalement, nous créons du sens et alimentons nos pensées en élaborant des contrastes conceptuels. C’est un principe essentiel du fonctionnement de notre esprit classificateur : par élimination et soustraction, nous pensons le monde en noir et blanc. C’est également la source de nombreux jugements superficiels qui sont intrinsèquement imparfaits et incomplets. Le processus élémentaire consistant à créer du sens au sujet des personnes et des objets par le biais de contrastes, mis en évidence dans notre tendance à décomposer le monde en catégories et à générer des opinions basées sur ces catégories, nous conduit invariablement vers des raccourcis persistants, des biais implicites, des a priori injustifiés et des généralisations. Nous parlons des Chinois, des Russes ou des Arabes sans nuances et sans avoir conscience de la multiplicité des cultures et des langues que l’on trouve dans ces groupes. C’est la source de nombreux jugements et de décisions politiques erronés lourds de conséquences inspirés par ce qui nous différencie d’eux. À partir de telles généralisations, nous construisons des caricatures du monde qui nous entoure, y compris de nous-mêmes. Par exemple, dans notre tête, nous reconstruisons l’écoulement du temps, qui, par essence, est continu, en moments « significatifs » discrets et discontinus – les anniversaires par exemple. Mais ces reconstructions mentales transforment la réalité, diminuent sa complexité et la déforment invariablement. Elles fournissent des raccourcis et des substituts pratiques, mais elles sont imparfaites, reposent sur des simplifications excessives et entraînent des préjugés à l’égard des autres et de soi-même. Ce processus de reconstruction révèle la façon dont notre cerveau crée du sens, alimentant et renforçant nos pensées et nos décisions. Ce mécanisme se manifeste à tous les niveaux, de la perception basique à la politique. Il est au cœur du fonctionnement de l’esprit. Pour les décisions quant à la morale, ce processus se traduit par la création de normes commodes pour nous-mêmes.

Ici, je veux soutenir que ce qui nous pousse aux illusions et au fourvoiement se trouve dans notre besoin de cohérence et notre propension au réductionnisme. De façon opportune, nous reconstruisons ce qui finit par devenir des caricatures des autres individus ainsi que de ce que nous sommes en tant qu’entités morales. Malgré notre capacité avérée à faire le bien, à faire preuve d’empathie et à coopérer avec les autres, nous vivons également de mensonge, de tromperie, d’omission systématique par élimination et, oui, de destruction pure et simple. C’est le côté le plus sombre de notre espèce singulière tournée vers l’abstraction et le symbole.

L’empathie et la coopération humaines ont en effet un côté sombre qu’il nous faut reconnaître. De même, il existe nécessairement une part de lumière, un côté rédempteur derrière cette propension humaine à la haine et à la violence. Les monstres inhumains n’existent que dans notre tête. En définitive, je dirais que cette reconnaissance est nécessaire pour devenir meilleur et plus juste. C’est également indispensable pour améliorer les théories sur le fonctionnement réel de nos éthiques.

Comme le décrit Dostoïevski, le bien et le mal sont toujours en conflit chez l’individu ou dans un groupe d’individus (voir la citation plus haut). Cette idée est le moteur du livre, la question étant : quelle est la dynamique et comment gérons-nous nos conflits éthiques ? Quelles conséquences ont-ils, et comment – à la fin – ces querelles deviennent-elles intrinsèques à nos jugements moraux ?

Les criminels ne sont jamais uniquement des criminels ; les gens bien ne sont jamais uniquement des gens bien. Cette perspective est profondément incompatible avec les contrastes du type soit l’un ou l’autre, noir ou blanc, bon ou mauvais qui animent nos intuitions morales et notre esprit de vertu. Chauvinistes dans l’âme, nous jonglons avec de multiples normes, sans pour autant crouler sous le poids de nos contradictions morales. Acrobates de la morale et « bricoleurs » de normes, nous parvenons en quelque sorte à équilibrer les normes des sphères morales proches et plus distantes. Les sphères distantes laissent plus de place à la déshumanisation, ce qui nous pousse à nous comporter de manière plus craintive et défensive. Elles nous conduisent vers des zones troubles, c’est-à-dire à la discrimination aveugle et à l’acceptation de l’injustice, aux exigences fantaisistes, aux préjugés ou encore à l’ostracisme arbitraire : tout cela nous éloigne du bien, quelle qu’en soit la signification, en termes absolus ou relatifs – les bonnes actions par opposition aux mauvaises actions, les pires actions par opposition aux meilleures. En tant qu’espèce, nous partageons avec d’autres animaux sociaux un engagement instinctif profond à protéger et à favoriser notre groupe d’appartenance – et en particulier notre progéniture. Cependant, l’esprit humain conscient de lui-même entraîne l’amour et l’engagement à des niveaux incomparables d’ambivalence morale. À bien des égards, c’est notre cadeau empoisonné de la Nature.

En somme, nous devons reconnaître cette réalité compartimentée de la morale chez notre espèce, un aspect négligé par les sciences morales humaines. Essayons de la distinguer et d’en rendre compte, puis de l’assumer. Mais par où commencer ? Par certains faits basiques liés à une psychologie unique de la conscience de soi, et par la conscience inéluctable de certitudes existentielles encadrant nos pensées et notre morale. Parmi ces faits, on trouve des sensibilités « maudites », à la fois implicites et explicites, qui expliquent la fragilité de notre morale : (1) la conscience de notre existence éphémère, de notre propre mortalité ; (2) le rôle de la chance et la conscience d’inégalités insurmontables au sein du groupe – et ce malgré tous nos efforts pour les apprivoiser ou les ignorer ; et (3) notre profonde dépendance à l’égard des autres pour survivre physiquement et psychologiquement.


  1. https://oxford.universitypressscholarship.com/view/10.1093/oso/9780190057657.001.0001/oso-9780190057657

  2. « Le soi est inséparable de l’existence d’un espace de questions morales, en rapport avec l’identité et la façon dont on doit se comporter. C’est être capable de trouver un point de vue dans cet espace, être capable d’y occuper une perspective » ; Taylor, C. (1989). Sources of the self: The making of the modern identity. Cambridge, MA : Harvard University Press, p. 112.

  3. Voir par exemple, Marlowe, F. W. (2010). The Hadza: Hunter-gatherers of Tanzania. Berkeley, CA : University California Press. Ce livre fournit une ethnographie détaillée de l’égalitarisme le plus extrême dans la distribution des ressources, sans toutefois annuler les inégalités intrinsèques concernant le sexe et les attributs physiques, ainsi que la possibilité d’inégalités dans les possessions individuelles. Dans mon livre Origins of Possession 2014 (Cambridge, MA : Cambridge University Press) dans lequel je passe en revue ce travail, j’écrivais ceci : « Dans le système socio-économique des Hazda à rendement immédiat [pas de stock] et hautement égalitaire qui se rapproche le plus de celui de nos ancêtres préhistoriques, nous pouvons conclure que l’expérience de la propriété est un fait qui ne peut être oblitéré. Les Hadza définissent un degré moindre de propriété, une expression plus douce de la propriété par rapport à ce que l’on trouve dans d’autres cultures à retour différé où la compétition est plus prononcée » (p. 253).

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