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La civilisation occidentale et le progrès sont des inventions

Paru en 1997 et traduit récemment par les éditions Libre, L’invention de la civilisation occidentale est un excellent ouvrage, succinct et pragmatique. Professeur et président du département d’anthropologie à l’université de Californie, Thomas C. Patterson y décrit l’émergence du concept de civilisation en Europe durant la Renaissance, aux débuts de la colonisation et du pillage des Amériques.

« La civilisation est une idée qu’on nous enseigne à l’école. Élitiste, elle se définit par la création de hiérarchies – entre sociétés, entre classes, entre cultures, ou entre races. Pour les élites ayant inventé l’idée, les civilisations sont toujours des sociétés stratifiées en classes et fondées sur l’État, et les personnes civilisées appartiennent toujours aux classes dont les privilèges sont garantis par les institutions et les pratiques étatiques. Les personnes incivilisées sont alors celles qui n’appartiennent pas à ces classes ou qui vivent en dehors ou en marge de la civilisation et du contrôle de l’État. »

Patterson concentre son propos sur l’idéologie, par conséquent il évoque peu (ou pas) les aspects matériels caractérisant la plupart des civilisations. Le chercheur Luke Kemp, qui travaille pour le Centre for the Study of Existential Risk à l’université de Cambridge, définit la civilisation de la manière suivante :

« Une société basée sur l’agriculture, à la structure politique continue dans le temps et composée d’un ensemble de plusieurs villes qui exercent une domination militaire sur leur territoire géographique[i]. »

Dans Grammaire des civilisations (1963), l’historien Fernand Braudel expliquait que « la notion de civilisation est au moins double », car « elle désigne à la fois des valeurs morales et des valeurs matérielles » :

« Karl Marx distinguera ainsi les infrastructures (matérielles) et les superstructures (spirituelles), celles-ci dépendant étroitement de celles-là. Charles Seignobos disait dans une boutade : “La civilisation, ce sont des routes, des ports et des quais”, façon de dire : ce n’est pas seulement l’esprit. »

D’autres caractères intrinsèques à la civilisation industrielle (et non à toute société humaine) sont donnés par Derrick Jensen, Lierre Keith et Aric McBay dans le livre Deep Green Resistance (2011) : mécanisation, mondialisation, domination patriarcale, militarisation, division du travail et stratification sociale poussées à leur paroxysme, hiérarchisation et centralisation, esclavage salarial, etc.

On pourra aussi reprocher à Thomas C. Patterson la présence trop parcimonieuse de la parole indigène. Pourtant les témoignages des atrocités commises au nom de la civilisation, partout autour du globe, ne manquent pas.

Le livre se décompose en cinq chapitres : l’invention de la civilisation ; la civilisation et ses laudateurs, la civilisation et ses critiques ; l’invention des barbares et autres populations incivilisées ; les incivilisés s’expriment.

La troisième partie sur les critiques de la civilisation est particulièrement intéressante, parce que méconnue et occultée par le récit historique dominant. Depuis des siècles, certains membres de l’élite osent questionner le progrès de la civilisation, et cela commence dès le XVIe siècle avec la critique des pratiques brutales des colons dans les encomiendas – concessions temporaires de la Couronne d’Espagne où les colons « se voyaient assigner un groupe d’Indiens auxquels ils pouvaient exiger un tribut et du travail. »

D’autres dénoncent la barbarie de la civilisation, par exemple Montaigne dans la France du XVIe siècle. Plus tard, au XVIIe siècle, dans une Angleterre marquée par les mauvaises récoltes, la hausse des prix, les lourdes taxes et la guerre civile, Gerrard Wintansley, un protestant réformiste leader du mouvement des Levellers (« Niveleurs ») et Diggers (« Bêcheux »), s’attaque à la société civile de l’époque et au mouvement des enclosures imposé par l’État pour établir la propriété privée de la terre.

civilisation et progrès arnaque
American Progress est le tableau illustrant cet article et la couverture du livre. C’est une allégorie de la Destinée manifeste et de la Conquête de l’Ouest où la femme au centre (« Columbia »), une personnification des États-Unis, incarne le progrès apportant la lumière, la technologie, l’agriculture et, dans le même temps, chassant les Indiens ainsi que les animaux sauvages de la terre.

Les critiques de la civilisation proviennent de personnages étonnamment variés sur le plan idéologique ; du romantique Jean-Jacques Rousseau au nationaliste Johann Gottfried von Herder, en passant par les penseurs radicaux Marx et Engels et même libéraux avec John Stuart Mill. Ce dernier écrivait par exemple ces mots dans Dissertations and Discussions: Political, Philosophical and Historical (1859) :

« Examinons par exemple ce que l’humanité a gagné avec la civilisation. N’importe quel observateur serait frappé par la multiplication des conforts physiques, le progrès et la diffusion des connaissances, le déclin de la superstition, les facilités des rapports mutuels, l’adoucissement des mœurs, le déclin de la guerre et des conflits personnels, la limitation progressive de la tyrannie du fort sur le faible, les grandes œuvres accomplies dans le monde entier par la coopération des multitudes. […] Un autre fixerait son attention non pas sur la valeur de ces avantages, mais sur leurs nombreux coûts ; à savoir le relâchement de l’énergie et du courage individuels ; la perte d’une fière autonomie ; l’assujettissement d’une si grande partie de l’humanité à des désirs artificiels ; la terne monotonie de leur vie, l’insipidité, l’absence de passion, l’absence de toute individualité significative ; le contraste entre la compréhension mécanique étroite, produite par une vie passée à exécuter selon des règles fixes une tâche fixe, et les aptitudes variées de l’homme des bois, dont la subsistance et la sécurité dépendent à chaque instant de sa capacité à adapter extemporanément les moyens aux fins ; l’effet démoralisant des grandes inégalités de richesse et de rang social ; et les souffrances des foules des pays civilisés, dont les besoins ne sont guère mieux pourvus que ceux des sauvages, alors qu’elles sont liées par mille entraves qui les privent de liberté et de joie. »

À toutes les époques, on trouve des penseurs qui doutaient des bienfaits de la civilisation, ou du moins qui en reconnaissaient le coût pour la société, surtout pour « l’homme de la rue ». Mais ces idées furent soigneusement écartées du discours dominant et n’apparaissent bien évidemment pas dans les livres d’histoire étudiés par des millions d’enfants à l’école.

Comme le rappelle Thomas Patterson :

« L’idée de civilisation fut forgée dans des sociétés dont les classes dirigeantes, obnubilées par la préservation de la hiérarchie, voulaient s’assurer que les inégalités qu’elle impliquait se perpétuent.

Depuis près de cinq siècles, les intellectuels de la classe dirigeante – de Jean Bodin [philosophe et magistrat français du XVIe siècle, NdT] à Newt Gingrich [homme politique états-unien contemporain, NdT] – cherchent à expliquer à leurs pairs comment les relations de pouvoir existantes se sont constituées et pourquoi elles sont légitimes. Ils élaborent des récits historiques sur le développement de sociétés stratifiées, qui se distinguent par le règne de la loi, des Arts et des Lettres sophistiqués et l’abandon de la tradition. Ils nous assurent que les manières et la moralité des classes dirigeantes sont supérieures à celles des masses non éduquées et des membres des communautés non stratifiées qui vivent dans la nature – c’est-à-dire les régions sauvages, au-delà des frontières de la civilisation. »

Le progrès, une autre escroquerie

La notion de progrès est indissociable de l’idée moderne de civilisation, d’ailleurs elle fut inventée à la même époque, par les mêmes élites, et n’a absolument aucun lien avec une quelconque « nature humaine », si tant est qu’une telle chose puisse exister. D’une part, toutes les sociétés évoluent, même les plus attachées aux traditions. Une évolution imperceptible à l’œil ou au cours d’une vie humaine ne signifie pas qu’une société traditionnelle reste figée dans le temps. Si c’était le cas, Homo sapiens aurait disparu il y a bien longtemps.

En Europe, les intellectuels de la Renaissance se considéraient comme les dignes héritiers de la grandeur des civilisations grecques et romaines qui, en leur temps, auraient arraché les anciens habitants de l’Europe à la « sauvagerie ». Les élites du XVIe siècle, dont Loys (Louis) Le Roy, ont alors élaboré le récit d’un « développement cumulatif, linéaire et désirable ». Patterson ajoute que cette croyance, si ancrée dans l’imaginaire collectif occidental actuel, était nouvelle à l’époque. Cette idée de progrès, de développement, naît d’une volonté de différencier l’homme de l’animal, ce dernier étant considéré (à tort) comme dépourvu de raison. La raison constitue le moteur du progrès, elle facilite la conquête et l’exploitation de la nature et des autres sociétés humaines.

« Francis Bacon et René Descartes pensaient que la raison était un attribut spécifiquement humain, qui différenciait les hommes des animaux et de la nature, lesquels n’étaient que des mécanismes pouvant être décrits mathématiquement. »

On retrouve ici cette vue d’un organisme fonctionnant sur le modèle de la machine, vision qui gangrène encore les sciences naturelles aujourd’hui. L’essor de la génétique au XXe siècle, présentant le génome comme un « code » ou un « programme » qui à lui seul conditionnerait l’apparence, le comportement et les attitudes d’un individu tout au long de sa vie, n’a fait que renforcer la conception mécanique du monde. En réalité, cette idée est fausse, ainsi que nous l’apprend le biologiste John Kricher dans son livre Balance of Nature – Ecology’s Enduring Myth (2009) (« L’équilibre de la nature, le mythe persistant de l’écologie ») :

« Au sens naïf du terme, un “équilibre dans la nature” implique une interdépendance totale, c’est-à-dire l’idée que les espèces seraient comme des dominos disposés de telle manière que si l’un d’eux tombait, d’autres – peut-être beaucoup d’autres – finiraient inévitablement par suivre. Une autre analogie est celle de la machine. Il suffit de retirer ou d’ajouter des pièces pour que la machine se dérègle. Mais la nature n’est pas une machine, et il faut éviter de trop se fier aux raisonnements par analogie. »

Malheureusement, cette vision de l’organisme-machine reste hégémonique, probablement parce qu’elle conditionne les progrès de la génétique et le développement d’une industrie prometteuse – la biologie de synthèse – qui se donne entre autres pour objectif de créer des « machines biologiques » programmables via une puissante intelligence artificielle[ii].

Selon Patterson, au XVIIe siècle la révolution scientifique et technique des Lumières mène les intellectuels et les hauts fonctionnaires de l’État à décrire la société comme une machine, une abstraction :

« La rationalité non entachée par les passions humaines, l’éthique ou les considérations historiques était la marque de fabrique de la civilisation moderne. Cette modernité constituait un objectif. Une fois ce point de vue devenu dominant, politiquement, les procédures et modèles scientifiques développés en physique ou en astronomie furent utilisés afin de découvrir des relations de cause à effet dans d’autres domaines, y compris celui de la société humaine. Les partisans de cette vision mécanique du monde dépeignaient de plus en plus la société comme une machine semblable à une gigantesque horloge. En isolant la société de son contexte historique, ils l’évidaient de son contenu. À mesure que la société humaine devenait une abstraction dépourvue de contexte et de contenu, les discussions sur la société civile, l’État et la personne civilisée devenaient elles aussi de plus en plus abstraites. »

Il est frappant de constater à quel point ce même état d’esprit domine encore aujourd’hui. Parmi les classes supérieures, et uniquement au sein de ces « élites » habitant pour la plupart les grands centres urbains richement dotés, nombreuses sont les personnes à s’inquiéter d’un possible effondrement de la civilisation industrielle. Même si les classes dominantes utilisent les médias et les instituts de sondage pour diffuser leurs angoisses pathologiques au sein de la population (« 65 % des Français se préparent à un effondrement de la civilisation[iii] »), à ma connaissance il n’y a encore jamais eu de manifestation populaire demandant explicitement le sauvetage de la civilisation. À vrai dire, la plupart des gens se demande plutôt comment survivre dans l’enfer quotidien qu’est la civilisation. Ce qu’il adviendra dans 20, 30 ou 40 ans n’a pas vraiment d’importance pour les personnes en mode « survie » qui galèrent chaque semaine à nourrir leurs enfants. Et je ne parle même pas ici des communautés humaines qui vivent au-delà des frontières de l’Empire techno-industriel, dans les pays du Sud richement dotés en ressources naturelles. Ces communautés sont la cible d’accaparement des terres et de génocides à répétition depuis 500 ans, précisément depuis la Renaissance, les Lumières et l’expansion de la civilisation occidentale hors de ses frontières originelles. Dans une tribune parue en 2020 dans le Guardian intitulée « Message pour l’Occident : votre civilisation est en train de tuer la vie sur Terre[iv] », l’activiste autochtone Nemonte Nenquimo fait preuve d’une étonnante retenue en s’adressant aux civilisés :

« Vous nous avez imposé votre civilisation et regardez maintenant où nous en sommes : pandémie mondiale, crise climatique, extinction d’espèces et, à l’origine de tout cela, une pauvreté spirituelle généralisée. Pendant toutes ces années à prendre, prendre, prendre sur nos terres, vous n’avez pas eu le courage, ni la curiosité, ni le respect d’apprendre à nous connaître. Pour comprendre comment nous voyons, pensons, ressentons et ce que nous savons de la vie sur cette Terre. »

Malheureusement pour Nenquimo, les sociopathes formant l’aristocratie européenne ne comptent pas lâcher le morceau, comme en témoigne le « Manifeste pour décarboner l’Europe » du think tank The Shift Project présidé par Jean-Marc Jancovici et dirigé par Matthieu Auzanneau. Voici un extrait de ce manifeste signé par une belle brochette de PDG (dont Martin Bouygues), de cadres dirigeants, de hauts fonctionnaires et de technocrates (dont l’économiste jésuite Gaël Giraud, nouveau gourou de la bourgeoisie gauchiste) :

« L’Europe a vu naître la première révolution industrielle, celle du charbon et des hydrocarbures.

[…]

L’Europe se doit d’ouvrir la voie de la prochaine révolution industrielle, celle de la sortie des énergies fossiles. Elle a tout à y gagner. Le projet européen s’est construit après 1945 autour du charbon et de l’acier. Il peut maintenant se régénérer pour donner naissance à un monde nouveau, prospère et durable. Un monde de paix.

[…]

Les solutions techniques et organisationnelles sont là. Il ne tient qu’à la volonté des Européens de les transformer en réponses politiques, capables de donner rapidement naissance à une économie différente, source de profits, d’emplois et de bien-être nouveaux. Nous prenons acte que ces réponses réclament de changer bon nombre d’habitudes : habitudes de production, habitudes de consommation, habitudes de penser surtout.

Une fois encore, l’Europe a rendez-vous avec l’Histoire. Le défi est redoutable, tant mieux : anticiper l’inexorable, c’est triompher de l’avenir. L’ampleur de l’entreprise égale tout ce que l’Europe a accompli depuis sa création. Cette entreprise, c’est la voie de la modernité[v]. »

Gloire à l’Europe, longue vie à la civilisation occidentale, et surtout, vive le profit. Où se trouvent la sagesse et la raison dans ces propos résolument suprémacistes et narcissiques ? Où est la remise en question de la première révolution industrielle, financée par les capitaux amassés lors des traites négrières[vi], qui a plongé ce monde dans le chaos ?

Le développement inconsidéré de la civilisation en arrive aujourd’hui à menacer la survie de millions d’espèces[vii] ; et de l’aveu des experts en « risque existentiel », l’espèce humaine pourrait s’autodétruire avant l’an 2100 à cause du progrès technique et scientifique[viii]. Le suicide, c’est la voie de la modernité. Dès lors, on est en droit de se demander où se situe la rationalité dans cette entreprise nommée « développement » ou « progrès » ; d’autant plus quand « l’inégalité est inscrite dans l’ADN de la civilisation[ix] », ainsi que nous le rapporte Walter Scheidel, professeur d’histoire à Stanford. Il existe par ailleurs une contradiction élémentaire entre rationalité et pouvoir, ce dernier condamnant irrémédiablement celles et ceux qui y accèdent à être atteints du syndrome d’hubris (« Perte du sens des réalités, intolérance à la contradiction, actions à l’emporte-pièce, obsession de sa propre image et abus de pouvoir : tels sont quelques-uns des symptômes d’une maladie mentale récemment répertoriée qui se développerait durant l’exercice du pouvoir[x] »). Ce fait est connu au moins depuis les Grecs anciens, et certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs largement antérieures à la Grèce antique ont inventé des mécanismes pour subvertir toute hiérarchie ; chez les Hadza du lac Eyasi, « les différences de pouvoir, de richesses et de statut sont systématiquement brisées[xi] ».

Le progrès de la civilisation ne serait-il finalement rien d’autre qu’une dangereuse utopie, une religion de substitution, un récit imaginaire donnant du sens à l’existence des humains modernes arrachés par la Science et la Technique à toute forme de spiritualité plus subjective, traditionnelle et communautaire ?

Pour vous procurer le livre de Thomas C. Patterson, suivez ce lien vers le site des Éditions Libre.


Philippe Oberlé


[i] https://www.bbc.com/future/article/20190218-are-we-on-the-road-to-civilisation-collapse

[ii] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1474902/premiere-machine-vivante-robot-xenobo

[iii] https://www.lavoixdunord.fr/708765/article/2020-02-11/65-des-francais-se-preparent-un-effondrement-de-notre-civilisation

[iv] https://greenwashingeconomy.com/civilisation-tuer-vie-terre/

[v] https://decarbonizeurope.org/

[vi] https://www.bbc.co.uk/history/british/abolition/industrialisation_article_01.shtml

[vii] https://ipbes.net/news/Media-Release-Global-Assessment-Fr

[viii] https://futureoflife.org/

[ix] https://greenwashingeconomy.com/historiquement-seules-les-catastrophes-ont-reduit-les-inegalites/

[x] https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/psychanalyse/le-syndrome-d-hubris-la-maladie-du-pouvoir-3250.php

[xi] https://www.survivalinternational.fr/galeries/hadza

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