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Afrique : l’échec cuisant de la Révolution Verte imposée par l’agrobusiness

Ce billet de blog est une compilation des informations issues d’un article publié par la revue The Ecologist et écrit par Stacy Malkan, cofondatrice de US Right to Know, un groupe de recherche focalisé sur l’industrie agroalimentaire. D’autres informations proviennent d’une interview de Timothy A. Wise, consultant au sein de l’Institute for Agriculture and Trade Policy et auteur du livre Eating Tomorrow: Agribusiness, family farmers, and the battle for the future of food. Il est aussi l’auteur d’un rapport d’évaluation des résultats de l’Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA) publié par la Tufts University.

Lancé en 2006 par la fondation Bill & Melinda Gates et la fondation Rockefeller, le programme Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA) se donnait pour objectif de doubler les rendements agricoles et de fournir un revenu à 30 millions de petits paysans tout en divisant par deux l’insécurité alimentaire. En 14 ans, environ 1 milliard de dollars de donations furent collectées et 524 millions de dollars dépensés, principalement dans 13 pays. Mais la Révolution Verte ne s’est jamais produite, les conséquences ont été désastreuses pour les paysans africains et plus généralement pour la population : faible croissance des rendements, augmentation de l’insécurité alimentaire, réduction de la diversité des cultures et de leur qualité nutritive, augmentation de la dépendance aux énergies fossiles, etc. Explications.

Déjà évoqué sur ce blog dans un article en 2016, le programme AGRA défend une agriculture techno-industrielle faisant la part belle aux semences commerciales brevetées, fertilisants chimiques et pesticides, des innovations vendues au prix fort par Monsanto et d’autres firmes de l’agrobusiness toutes présentes sur le continent africain. Pour développer ce type d’agriculture très onéreux et donc inaccessible pour la majorité des agriculteurs africains, les gouvernements ont été mis à contribution pour subventionner les équipements à hauteur d’environ 1 milliard de dollars par an.

Les pays du programme AGRA (source : https://www.rosalux.de/)

Selon la fondation de Bill Gates, le plus important financeur de l’AGRA comptant pour les deux tiers du milliard de dollars de dotation, ces investissements représentent « la voie la plus sûre pour réduire la pauvreté et la faim en Afrique. » Sans surprise, l’AGRA ne fournit publiquement aucune évaluation de la réalisation de ses objectifs, encore moins des rapports réguliers pour évaluer l’avancement.

Le rapport de Timothy Wise publié par la Tufts University a évalué les résultats du programme AGRA, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est loin d’avoir atteint ses objectifs : faible augmentation de la productivité, pas d’amélioration significative de la sécurité alimentaire ou des revenus pour les paysans et, pour couronner le tout, une augmentation de la faim dans la plupart des pays ciblés par l’AGRA. Le nombre de personnes souffrant de la faim y a augmenté de 30 % durant la durée du programme, soit 131 millions de personnes dans les pays concernés.

Selon Timothy A. Wise, auteur du rapport :

« C’est un modèle qui déraille, avec de piètres résultats ; il est temps de changer de cap. »

Dans une interview publiée sur le média Black Agenda Report, Timothy Wise détaille le fonctionnement profondément anti-démocratique du programme AGRA :

« L’AGRA accorde des subventions à des projets gouvernementaux, non gouvernementaux et même des projets du secteur privé pour favoriser la diffusion et l’adoption de ces technologies. Par exemple, elle s’est attachée à faire en sorte que des distributeurs agricoles s’installent dans les zones rurales pour vendre des intrants à forte valeur technologique. »

L’augmentation de la productivité du maïs a été de seulement 29 % sur plus d’une décennie contre un objectif de 100 % fixé par l’AGRA. De nombreuses cultures résilientes au climat et plus nutritives – patate douce, millet, sorgho, manioc et légumineuses (niébé)  – ont été évincées par l’expansion des champs de maïs. La plupart des pays africains interdisent pour le moment les OGM et poussent l’adoption de semences hybrides développées par les semenciers, le genre de semence que les agriculteurs doivent racheter chaque année. Mais la fondation Gates et d’autres acteurs tentent clairement de forcer le passage en accélérant les réformes pour ouvrir la porte aux OGM.

En sacrifiant la diversité des cultures pour se concentrer sur la monoculture, non seulement les paysans dégradent les sols avec l’application d’intrants pétrochimiques, mais ils se privent d’un filet de sécurité alimentaire quand la sécheresse frappe les champs de maïs. Que ce soit du point de vue d’un paysan, du climat ou de la biodiversité, ce « modèle » agricole augmentant la dépendance des agriculteurs aux énergies fossiles est parfaitement inepte.

Au Rwanda, l’État a forcé l’adoption du maïs par des subventions et des mesures autoritaires, comme l’attribution de pénalités financières aux fermiers échouant à ou refusant d’adopter le maïs. Souvent présenté comme un modèle en Afrique avec sa forte croissance, le régime autoritaire rwandais a triplé la production de maïs du pays avec l’aide du programme AGRA. En revanche, selon les Nations Unies (FAO), le nombre de personnes sous-alimentées a progressé de 41 % durant les années AGRA. Timothy Wise indique que le pays comptait en 2018 autour de 500 000 personnes sous-alimentées de plus qu’en 2006. En guise de récompense pour ses bons et loyaux services, la ministre de l’agriculture rwandaise, Agnes Kalibata, a été nommée à la présidence de l’AGRA en 2014. Toutefois, les agriculteurs rwandais ont répliqué et le gouvernement a été obligé de lâcher un peu de lest sur la répression ciblant les agriculteurs.

Paul Kagame, président du Rwanda, et le philanthrocapitaliste Bill Gates.

D’après Jan Urhahn, de la Fondation Rosa Luxemburg :

« Les résultats de l’étude sont dévastateurs pour l’AGRA et les prophètes de la Révolution Verte. »

Selon Muketoi Wamunyma, de PELLUM Zambia, le rapport de l’université Tufts ne fait que confirmer ses « peurs et appréhensions au sujet d’AGRA en Afrique ». Il précise que l’AGRA n’est pas une organisation africaine, même si elle se présente ainsi.

L’économiste malaysien Jomo Kwame Sundaram, ancien directeur général adjoint pour le développement économique et social à la FAO, démonte lui aussi le modèle agricole imposé par l’AGRA en Afrique :

« Le modèle AGRA imposé à l’agriculture rwandaise, auparavant relativement diversifiée, a presque certainement sapé ses modèles agricoles traditionnels plus nutritifs et durables ». Il a déclaré que la « faim cachée » impliquant des carences en micronutriments « se traite plus efficacement par la diversité alimentaire, soutenue par la diversité des cultures agricoles, plutôt que par l’accent exclusif de la Révolution Verte mis sur l’augmentation de l’apport calorique ».

Un sommet des Nations Unies doit avoir lieu en 2021 sur le thème de l’agriculture et de l’alimentation, mais des centaines de groupes s’opposent à la présence d’Agnes Kalibata et de l’AGRA. Au moins 174 organisations de la société civile et des associations de paysans issues de 83 pays refusent de voir les intérêts de l’agrobusiness primer sur ceux des paysans et de la planète.

Mariam Mayet, directrice de l’African Centre for Biodiversity basé en Afrique du Sud : 

« Pendant des années, nous avons documenté les efforts déployés pour répandre la révolution verte en Afrique et les impasses qu’elle entraînerait : dégradation de la santé des sols, perte de la biodiversité agricole, perte de la souveraineté des agriculteurs et emprisonnement des agriculteurs africains dans un système qui n’est pas conçu pour leur bénéfice, mais surtout pour le bénéfice des multinationales occidentales. […]

Ce nouveau rapport renforce l’argument selon lequel l’Afrique est mieux lotie sans l’AGRA et sa logique néocoloniale, et que les solutions sont détenues par les populations locales, ici en Afrique et ailleurs dans le monde, qui construisent des systèmes fondés sur la justice et sur le bien-être humain et écologique.»

Un modèle néocolonial asphyxiant l’Afrique

En référence à la mort de George Floyd tué par un policier blanc aux États-Unis, Million Belay, coordinateur de l’Alliance for Food Sovereignty in Africa (AFSA), a publié une tribune et déclaré que le modèle de développement de l’agriculture basé sur le marché est comme un « genou écrasant le cou de l’Afrique ».

Dans une tribune, Million Belay détruit le discours enjolivé des philanthrocapitalistes, des agences de développement, des gouvernements et d’autres acteurs qui « parlent de transformer l’agriculture africaine alors qu’ils cherchent juste à créer un marché pour eux-mêmes ».

Extrait de son article :

« On nous dit que nos semences sont vieilles, qu’elles ont une faible capacité à produire de la nourriture, qu’elles doivent être hybridées et génétiquement modifiées pour être utiles ; on nous dit que ce dont nous avons besoin, c’est de plus de calories, et que nous devons nous concentrer sur quelques semences seulement ; on nous dit que nous n’utilisons pas nos terres efficacement et qu’elles devraient être données à ceux qui peuvent mieux les exploiter ; on nous dit que nos connaissances en matière d’agriculture sont arriérées et que nous devons nous moderniser avec les connaissances de l’Occident… on nous dit que les entreprises doivent investir des milliards de dollars, et que sans ces sauveurs occidentaux, nous ne pouvons pas nous nourrir…

C’est ce même genou qui a justifié le colonialisme en Afrique. Je pense que la seule façon de retirer ce genou, de respirer, est de reconnaître l’existence de ce genou, de comprendre ses modes de fonctionnement et de s’organiser pour se défendre. »

Avec de nombreux autres autres groupes dont La Via Campesina, une coalition de 164 organisations dans 73 pays, l’AFSA de Million Belay considère l’agroécologie comme une solution pour réduire l’insécurité alimentaire et la pauvreté, augmenter la résilience des systèmes agricoles au changement climatique, conserver la diversité biologique et culturelle, préserver la démocratie et fournir un revenu décent aux agriculteurs.

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