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De nouvelles technologies énergétiques peuvent-elles sauver la planète ? Posez la question au cachalot

Traduction d’un article du journaliste primé Andrew Nikiforuk paru dans la revue canadienne indépendante The Tyee. Andrew écrit sur les questions énergétiques depuis une vingtaine d’année.


L’histoire du massacre des baleines en Amérique du Nord révèle le mensonge de l’énergie propre et son incapacité à nous sauver.

Un magnat du pétrole, un éco-technophile et un cachalot sont dans un bar.

Ils se sont mis à boire et, inévitablement, à se la raconter.

Le pétrolier regarde la baleine et déclare que sans les combustibles fossiles, les 75 espèces de baleines auraient été chassées pour leur huile jusqu’à l’extinction.

« Mon industrie et sa technologie ont sauvé ton gros cul. »

Le techno-écolo s’est alors incrusté dans la discussion. Selon lui, sauver les baleines était un jeu d’enfant.

« Vous, les gars du pétrole, vous avez peut-être sauvé quelques baleines, mais les technologies bas carbone vont sauver cette foutue planète – y compris les hommes – du pétrole. »

À ce moment, le cachalot pose son whisky pour exprimer son indignation.

« Bande d’idiots. Le pétrole a accéléré le massacre des baleines, et les technologies vertes ne vont probablement pas sauver la planète. Vous deux, les crétins, ne connaissez rien à l’énergie ni à ses conséquences imprévues. »

Et c’est là une parabole moderne sur l’énergie.

Les gens pensent généralement que lorsque les marchés sont à court d’une ressource ou, dans le cas des baleines, exterminent plusieurs espèces, la civilisation trouvera une nouvelle ressource qui remplacera l’ancienne. De la même manière, les énergies renouvelables sont censées mettre à la retraite les combustibles fossiles, n’est-ce pas ?

Mais le massacre passé des baleines raconte une histoire beaucoup plus complexe et nuancée. Le sociologue américain Richard York détaille cette histoire dans un intrigant essai de 2017 intitulé « Pourquoi le pétrole n’a pas sauvé les baleines ».

Les rois du pétrole, bien sûr, aiment à penser que le boom pétrolier de 1859 en Pennsylvanie, qui a déversé du kérosène sur le marché nord-américain, a ralenti la demande d’huile de baleine utilisée à l’époque pour l’éclairage.

Mais les preuves historiques, comme le documente York dans son essai, montrent que la plupart des massacres concertés de baleines ont eu lieu au XXe siècle et en grande partie après la Seconde Guerre mondiale, grâce aux combustibles fossiles et à d’autres innovations.

Le pétrole a simplement permis de tuer plus de baleines, plus efficacement que jamais auparavant.

Et cette histoire de conséquences imprévues hante déjà les sources d’énergie renouvelables, ajoute M. York.

York a vérifié les faits, et ces derniers indiquent clairement que les économies de marché n’utilisent pas le solaire, l’éolien ou la géothermie pour remplacer le pétrole, le gaz ou le charbon, mais pour augmenter la consommation globale d’énergie.

De plus, le pétrolier et l’éco-technophile partagent la même ignorance flagrante : ils croient tous les deux que la technologie sauvera la situation et feront progresser le monde vers un avenir meilleur.

Malheureusement, cette hypothèse ne vaut pas mieux que les promesses de production venant du fabricant d’automobiles Tesla [qui sont souvent fausses, NdT] : le monde de l’énergie est un système technique complexe qui n’évolue pas de manière linéaire, et ce pour une raison simple tenant à la nature même de la technologie, explique York.

La technologie, qu’elle soit fossile ou verte, augmente le nombre de produits et services qui utilisent de l’énergie, ce qui finit par créer une plus grande demande.

York résume habilement la question :

« Les technologies sont généralement déployées pour augmenter les profits, et non pour conserver les ressources », écrit-il. « Les producteurs travaillent à créer des marchés et à accroître la consommation de leurs produits afin de favoriser l’accumulation de la richesse. »

Cela explique non seulement pourquoi le pétrole n’a pas sauvé les baleines, mais aussi pourquoi les économies réalisées grâce à l’efficacité énergétique ne se traduisent généralement pas par une réduction de la consommation d’énergie. Les consommateurs et les producteurs se contentent de dépenser les économies réalisées pour trouver d’autres moyens de consommer plus d’énergie.

Mais revenons à l’histoire des baleines.

Comme toute baleine franche pourrait vous le dire, les Américains ont maîtrisé l’art de massacrer les géants au 18ème siècle.

Après avoir épuisé les baleines franches, les tueurs de Nantucket se sont tournés vers les cachalots, leur huile étant meilleure que la graisse de bétail pour les bougies ; elle les rendait aussi plus brillantes.

Les cachalots constituaient également une prise facile à attraper : ils étaient timides et aimaient s’étendre à la surface de l’eau.

En 1833, les Américains dominaient la chasse à la baleine. L’industrie américaine à elle seule employait 70 000 hommes et quelque 1 200 navires. Elle rapportait également de gros profits aux quakers pacifistes qui dominaient l’industrie.

(A l’époque, d’autres communautés religieuses « éthiques » évitaient le coton fabriqué par les esclaves et les lampes à huile parce qu’elles brûlaient de la graisse de baleine).

Dans Leviathan, sa magnifique histoire des baleines, Philip Hoare note que « le baleinier était une sorte de pirate-mineur – un excavateur de pétrole océanique, alimentant la fournaise de la Révolution industrielle autant que n’importe quel homme extrayant le charbon de la terre. »

L’huile de baleine lubrifiait les machines industrielles et illuminait les maisons.

Les scientifiques estiment aujourd’hui que 300 000 cachalots ont été tués dans le monde avec une technologie rudimentaire : « par des équipages de voiliers qui utilisaient de petites embarcations pour les poursuivre, les harponner, les fatiguer et les transpercer » entre 1712 et 1899.

Mais les combustibles fossiles ont changé ces chiffres. Au XXe siècle, le massacre s’est accéléré pour atteindre près de trois millions d’animaux.

La chasse à la baleine industrielle moderne est apparue dans les années 1860, lorsque l’industrie baleinière américaine de faible technicité entrait en crise.

La guerre civile avait réquisitionné la plupart des navires baleiniers américains pour des objectifs militaires, alors les Norvégiens ont comblé le vide.

La technologie standard des voiliers, des barques à rame et des harpons à main avait permis de pêcher les populations de baleines franches et de cachalots dans l’Atlantique et le Pacifique.

Les prix de l’huile de baleine ont également chuté lorsque le kérosène a commencé à inonder le marché de l’éclairage domestique.

Le magazine Vanity Fair a même mis en valeur la popularité du kérosène dans un dessin animé montrant un groupe de cachalots célébrant un « Grand Bal donné par les baleines en l’honneur de la découverte des puits de pétrole en Pennsylvanie. »

L’une des baleines portait une banderole qui déclarait « Nous ne pleurons plus notre graisse. » (jeu de mots entre « whale » et « wail » difficile à traduire : « We wail no more for our blubber »)

Mais la célébration était en avance de plus d’un siècle.

Bientôt, des navires propulsés au charbon – et plus tard au diesel – ouvriront de nouvelles zones de chasse à la baleine en permettant à l’industrie de poursuivre les baleines bleues et les rorquals communs, des espèces qui se déplacent plus rapidement et comptent parmi les plus grands mammifères sur Terre.

Un harpon explosif mis au point par un chasseur de phoques norvégien, Svend Foyn, a également facilité la tâche pour tuer les baleines les plus rapides.

Les navires-usines, qui pouvaient transformer les baleines en mer, ont également facilité la folie meurtrière.

Comme l’a raconté un observateur en 1938, un seul navire-usine moderne pouvait prendre plus de baleines en une saison « que la flotte baleinière américaine de 1846 » qui comptait plus de 700 voiliers.

Le sociologue York écrit :

« Le navire-usine et sa flotte ne pourraient pas exister sans les combustibles fossiles qui alimentaient toute l’opération. Ils ont permis le stockage de longue durée des produits de la baleine en faisant fonctionner des congélateurs (pour la viande) et en traitant l’huile de baleine pour qu’elle ne devienne pas rance. »

Au fur et à mesure que le massacre s’accentuait, les baleiniers ont diversifié leurs produits et créé de nouvelles demandes. L’os de baleine, le plastique de l’époque, permettait de fabriquer des corsets et des arceaux pour l’industrie de la mode tandis que les militaires découvraient une nouvelle innovation : la fabrication de nitroglycérine. De leur côté, les chercheurs canadiens pensaient que la viande de baleine pourrait se vendre aussi bien que le bœuf.

Les frères Lever possédaient même leur propre entreprise de chasse à la baleine pour faciliter leur approvisionnement en graisse de baleine utilisée pour fabriquer du savon. Puis le processus d’hydrogénation a permis de transformer l’huile de baleine en margarine. Ce fut un best-seller pendant des années, jusqu’à ce que le beurre prenne sa place.

Dans les années 1930, la très active industrie baleinière a sponsorisé ses propres – et non officiels – « Jeux Olympiques de la Baleine ».

Les jeux opposaient tous les pays baleiniers qui se battaient pour « attraper le plus de baleines possible avant qu’elles ne soient prises par les baleiniers d’un autre pays. »

Dans les années 1930, l’huile de baleine constituait une part si importante de l’approvisionnement alimentaire du Royaume-Uni qu’entre 1932 et 1936, « elle représentait 37 % de la teneur en margarine, 21 % du composé de saindoux et 13 % de la teneur en savon…. En 1938, le gouvernement britannique a classé l’huile de baleine, avec la viande et le sucre, parmi les produits essentiels à la « défense nationale ».

Après la Seconde Guerre mondiale, le prix de l’huile de baleine a de nouveau augmenté en raison de la pénurie générale d’huiles alimentaires.

En conséquence, un groupe de pays, dont les États-Unis, l’Argentine, l’Australie, l’URSS, le Danemark, la Suède, l’Italie et même l’Autriche, pays sans littoral, ont annoncé leur intention de tuer davantage de baleines au nom du progrès de l’humanité.

Les statistiques sur la chasse aux baleines donnent à réfléchir. Les scientifiques calculent maintenant que les navires de chasse industriels ont tué près de 2,9 millions de baleines au 20ème siècle, « ce qui en fait (au moins en termes de biomasse pure) peut-être la plus grande chasse de l’histoire de l’humanité. »

L’efficience du massacre dépasse l’entendement :

« Entre 1900 et le milieu de l’année 1962, les méthodes industrielles ont tué autant de cachalots qu’au cours des 18ème et 19ème siècles réunis. De manière incroyable, cet exploit a ensuite été répété entre 1962 et 1972. »

Les Soviétiques ont tué la plupart des baleines à bosse autour de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie dans les années 1960, non pas parce qu’ils avaient besoin de viande ou d’huile de baleine, mais parce qu’ils avaient des plans économiques quinquennaux à réaliser et la technologie pour y parvenir. Et ils ont donc tué, comme l’a documenté plus tard un scientifique, « sans autre raison autre que le fait de dire qu’ils les avaient tués. »

Alors que l’abattage industriel diminuait la taille et le nombre des baleines, la Commission baleinière internationale a essayé de gérer le carnage, mais avec comme souci principal de perpétuer la technologie de l’industrie. Il est révélateur que la commission n’ait pas approuvé de moratoire sur la chasse à la baleine avant 1985.

Les leçons sur l’énergie sont nombreuses.

L’industrie de la baleine nous dit, par exemple, que les économies humaines ne réagissent pas avec empressement – ni avec raison – à l’épuisement d’une marchandise.

La découverte et l’exploitation du pétrole auraient pu empêcher le massacre de près de trois millions de baleines au XXe siècle, mais ce ne fut pas le cas.

Ce n’est pas parce qu’il existe un substitut – le kérosène pour l’huile de baleine ou les énergies renouvelables pour certains combustibles fossiles – que le marché les utilisera à des fins de conservation.

La perspective d’une régulation de la chasse à la baleine a également incité les chasseurs à capturer le plus grand nombre de baleines possible avant l’entrée en vigueur de la réglementation.

Les économistes appellent désormais cette réponse perverse à l’épuisement des ressources le « paradoxe vert ».

L’économiste allemand Hans-Werner Sinn, par exemple, affirme que la société joue le même jeu avec les combustibles fossiles.

Il craint que « les politiques visant à réduire la demande future de combustibles fossiles ne se retournent contre les propriétaires de ressources en les incitant à avancer leurs plans d’extraction, accélérant ainsi le réchauffement climatique ».

En fait, la plupart des pays exportateurs de pétrole comme le Canada veulent construire plus d’oléoducs et exporter plus de combustibles lourds en carbone le plus rapidement possible.

La parabole de la baleine comporte également d’autres vérités importantes, selon M. York.

Les solutions technologiques ont leurs limites et on ne peut pas compter sur elles pour résoudre de graves problèmes environnementaux.

Le pétrole aurait pu fournir tous les substituts nécessaires pour mettre fin à l’industrie baleinière, mais au lieu de cela, les combustibles fossiles ont dynamisé le massacre.

Le pétrole et les autres nouvelles technologies mettent en évidence « l’imprévisibilité fondamentale des systèmes complexes », écrit York. Les innovations technologiques ne rendent pas obsolètes les ressources ou ne mènent pas à leur conservation, mais augmentent la production « afin d’augmenter les revenus ».

L’histoire montre également que les tentatives de gestion de la chasse à la baleine au XXe siècle sont devenues un débat interminable sur l’état des stocks jusqu’à ce qu’il n’y ait pratiquement plus de baleines.

Un débat similaire a lieu aujourd’hui avec le changement climatique et l’épuisement des ressources pétrolières bon marché. Malgré des conditions climatiques plus extrêmes et des situations d’urgence coûteuses, les dirigeants mondiaux continuent de débattre.

Pendant ce temps, l’industrie continue d’exploiter ce qui est aujourd’hui le pétrole le plus cher et le plus difficile à extraire au monde, qu’il soit extrait d’un bassin au Texas ou des profondeurs de l’océan.

Peut-être que le dernier mot devrait revenir à York.

« Largement répandu, l’espoir de voir les nouvelles technologies aider les sociétés à surmonter les problèmes environnementaux revient à faire l’hypothèse suivante encore couramment acceptée : les technologies auraient principalement les conséquences voulues par ceux qui les développent et/ou les déploient. »

Les baleines, quant à elles, savent que ce n’est pas le cas, parce que la technologie a des conséquences imprévues.

Tout comme la prévention de l’extinction des baleines nécessite l’interdiction ou la réduction de la chasse à la baleine, « il est probable que la transition vers une économie sans carbone ne sera pas réalisée par les seuls développements technologiques », conclut M. York.

Un véritable changement, écrit-il, « pourrait nécessiter la suppression active de l’utilisation des combustibles fossiles, par exemple en limitant la quantité de combustibles fossiles pouvant être extraits. »