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De l’importance de cultiver l’héritage de la Résistance

« La Résistance préparait la Révolution. »

– Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin

La plupart des insatisfaits et des inadaptés (dont je fais partie) à cette société technologique mortifère et liberticide n’imaginent probablement pas à quel point le climat actuel comporte des similitudes avec la France sous l’Occupation. Ce que nous vivons depuis plusieurs années ressemble à s’y méprendre à l’expérience des femmes et des hommes qui décidèrent d’entrer en Résistance contre l’occupant nazi et les collabos de Vichy. Mêmes élites arrogantes qui célèbrent la bêtise, l’intolérance et la violence. Même usage de la terreur et de la propagande pour réprimer toute forme de contestation politique. Même culture dégénérée qui récompense l’ignorance, la lâcheté, la délation, la médiocrité et le mensonge. Une telle culture est une culture fasciste (ou en passe de le devenir). C’est pourquoi il est de notre devoir de la combattre, quoi qu’il en coûte. Nous sommes la « base biologique de la société humaine qui se refuse à suivre la voie de la civilisation industrielle dominante. » (Alexandre Grothendieck)

Pour aller dans ce sens, voici quatre livres sur la Résistance pour se réapproprier notre histoire et notre longue tradition révolutionnaire. Se plonger dans l’histoire de la Résistance est une bouffée d’oxygène en cette période sombre, et un bon moyen d’occuper utilement les longues soirées d’hiver. C’est par exemple l’occasion d’apprendre des erreurs et des succès de nos prédécesseurs, tant sur le plan stratégique que tactique. Ce travail permet également de se débarrasser des clichés habituels sur la révolution. Une révolution au XXe siècle (et a fortiori au XXIe) n’a plus rien à voir avec 1789 et la prise de la Bastille. C’est probablement ce symbole qui a conduit les Gilets jaunes à faire l’erreur tactique de monter à Paris au lieu de rester sur les ronds-points et de consolider leur base locale. Dans le même ordre, il serait temps de se sortir de la tête l’idée qu’un mouvement révolutionnaire efficace serait spontané et désorganisé, sans vision ni objectif ou stratégie.

Ci-dessous, une présentation rapide de chaque ouvrage.

L’étrange défaite (1940) – par Marc Bloch

Engagé volontaire en 1939 dans l’armée française malgré son âge avancé, une famille nombreuse et des problèmes de santé qui le dispensaient des obligations militaires, le grand historien Marc Bloch est aux premières loges pour assister au fiasco de la défaite. Dans ce livre écrit en 1940, il fait une critique cinglante de la défaite de l’armée française pour en comprendre les raisons : faillite intellectuelle et désastre organisationnel, excès de paperasse et de niveaux hiérarchiques, services de renseignement à la ramasse, guerre des égos faisant rage parmi les chefs, manque d’autodiscipline et aversion pour les sanctions, abrutissement provoqué par l’incapacité à remettre en question certains dogmes, « crise des cadres », etc. On pourrait aujourd’hui écrire un livre adoptant le même titre, mais portant cette fois sur les mouvements sociaux et écologistes en France.

Une citation révélatrice l’état d’esprit de ce grand guerrier qui finira capturé, torturé et fusillé en 1944 par la vermine nazie :

« Je le dis franchement : je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser : même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix). Car il n’est pas de salut sans une part de sacrifice ; ni de liberté nationale qui puisse être pleine, si on n’a travaillé à la conquérir soi-même. »

Alias Caracalla (2009) – par Daniel Cordier

C’est l’histoire d’un gamin d’extrême droite issu d’une famille royaliste qui finit par se retourner contre son propre camp. Fondateur du cercle Charles Maurras à Bordeaux et militant de l’Action française, il refuse catégoriquement l’armistice de Pétain, ce « vieux con ». Sans tarder, il décide avec quelques autres jeunes recrues d’abandonner familles et amis afin d’embarquer pour Londres. Objectif : rejoindre les Forces Françaises Libres (FFL) pour « tuer du Boche ». Après quelques mois de formation au sabotage, maniement des armes et transmissions radio, il est parachuté en juillet 1942 en zone non occupée près de Montluçon. Après sa rencontre avec Jean Moulin, ce dernier lui confie la mission de fonder et diriger son secrétariat. Déçu par ce changement de programme, Cordier exécute toutefois sans discuter les ordres de son nouveau « patron ». Durant près d’un an, il est le bras droit de Jean Moulin, gère son courrier et ses liaisons radio avec les FFL de Londres, planque l’argent reçu et le distribue aux mouvements de résistance. Aux côtés de Moulin et « sous l’étreinte des circonstances », Cordier « devient un homme de gauche. »

Moment épique du livre : lorsque Cordier le résistant rencontre d’anciens amis de l’Action française, tous devenus collabos. L’un est propagandiste de Vichy et l’autre policier. Après des débats houleux au sujet de leurs convictions politiques, les deux collabos proposent leur aide au résistant Cordier :

« […] soudain, de concert, ils me proposent leur aide : “En tout cas, tu n’es plus seul. — Nous pouvons t’aider pour n’importe quoi. Entre nous c’est comme autrefois.”

Saisissant la balle au bond, j’accepte leur offre : “Je vis avec des faux papiers fabriqués à Londres. Pouvez-vous m’obtenir une vraie carte d’identité sous un faux nom ?

— Rien de plus facile, répond Carquoy, visiblement satisfait d’adoucir nos désaccords. Je vais t’en faire une en moins de deux.” »

Il y a au moins trois leçons à tirer de cette histoire :

  • L’amitié est parfois plus forte que les convictions politiques ;
  • Les flics sont des humains comme les autres ;
  • Il est toujours bon d’avoir quelques flics parmi ses amis.

La plastiqueuse à bicyclette (1975) – par Jeanne Bohec

Fille de marin douée pour les mathématiques et passionnée par les récits de femmes belges (Louise de Bettignies, Léonie Van Outte) ayant opéré comme espionnes à travers les lignes allemandes en 1914-1918, Jeanne Bohec travaille comme aide-chimiste à la poudrerie de Brest quand la blitzkrieg déferle sur la Bretagne. Sans hésitation, Jeanne Bohec fait sa valise et met les voiles pour Londres : « Je fuyais mon pays, non par peur des Allemands, mais pour continuer à participer à l’effort de guerre. »

Elle est l’une des premières à rejoindre le Corps des Volontaires françaises, d’abord comme secrétaire, puis comme chimiste travaillant à la fabrication d’explosifs à partir de produits de consommation facilement procurables dans la France occupée. Armée de son opiniâtreté, elle parvient à entrer au Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) où elle suit une formation d’instructrice en sabotage. Elle est formée au maniement des armes et effectue un stage de sécurité pour apprendre les règles vitales à respecter dans la clandestinité. Parachutée en Normandie dans la nuit du 29 février 1944, elle sillonne la campagne bretonne à bicyclette pour dispenser des cours de sabotage. Bohec participera notamment au « plan Vert », des sabotages planifiés dans le but de perturber les communications nazies.

Jeanne Bohec ne semble pas être victime de misogynie dans la phase clandestine des combats. Elle le souligne à plusieurs reprises. Après son parachutage, le chef du Bureau des Opérations Aériennes (BOA) de la région Ouest s’étonne surtout de la jeunesse (25 ans) de Bohec et de sa petite taille (1m 49) : « Ce n’est pas possible ! Maintenant on nous les envoie au berceau ! ». Bohec poursuit : « Le premier moment de surprise passé, il me fit bon accueil. Dès cet instant je fus adoptée par tous et jamais par la suite aucun membre de la Résistance ne fit de difficultés pour m’accepter dans mon rôle, qui n’était pas considéré comme spécialement féminin. » Plus loin, lors d’une leçon de sabotage : « Aucun [des garçons] ne manifesta le moindre étonnement d’avoir affaire à une jeune fille instructeur de sabotage et je fus toujours traitée comme n’importe lequel d’entre eux. »

Malheureusement, cette atmosphère va évoluer au moment du débarquement allié, quand de nombreux hommes rejoindront la Résistance. Au camp de Saint-Marcel, peu après le débarquement, alors que les alliés étaient encore loin, Bohec exprime son désir de combattre arme à la main, d’autant qu’elle est mieux formée à leur maniement que la plupart des maquisards. Mais on l’envoie « gentiment promener » : « une femme n’est pas censée se battre quand tant d’hommes sont disponibles. » C’est un des nombreux exemples illustrant l’absurdité qu’il y a à introduire un principe moral dans la philosophie de la guerre.

Moment épique du livre : lorsque des Allemands en camion prennent Jeanne Bohec en stop et l’aident à parcourir plusieurs dizaines de kilomètres sans avoir le moindre doute sur son rôle dans la Résistance.

Bohec, après avoir appris la mort de plusieurs de ses camarades : « Quelles que soient les disparitions, la lutte continuerait jusqu’à la victoire. » Le cachot, la torture ou la mort plutôt que la soumission. Tel est le mot d’ordre des résistants.

La lutte clandestine en France : une histoire de la résistance 1940-1944 (2019) – par Julien Blanc, Sébastien Albertelli et Laurent Douzou

Parmi les quatre cités, il s’agit probablement du meilleur ouvrage pour avoir une vue d’ensemble et comprendre ce phénomène très particulier qu’a été la Résistance au nazisme. Les trois auteurs relatent chronologiquement l’histoire de la Résistance, depuis les pionniers de 1940 jusqu’à la constitution des mouvements puis celle d’un « État clandestin ». Par définition, la Résistance était très hétérogène. Impossible de la réduire à une classe sociale particulière ni à des convictions politiques spécifiques. On trouve parmi les résistants des hommes et des femmes (ces dernières restent minoritaires), des jeunes et des vieux, des privilégiés et des prolétaires, des communistes et des anarchistes, des socialistes et des gaullistes, des royalistes et même des pétainistes (oui, vous avez bien lu), etc.

La première phase d’un mouvement de résistance se caractérise par un refus de se soumettre à une oppression. C’est le dénominateur commun à partir duquel se construit la lutte politique. Dans ce cadre, les journaux clandestins ont au départ joué un rôle déterminant pour influencer l’opinion publique, provoquer des rencontres et agglomérer les dissidents. À noter que « la résistance pionnière est le fait d’individualités et ne réunit qu’un nombre infinitésimal de gens. »

Quelques extraits de ce livre précieux :

« Il faut d’abord s’arracher à l’abattement ambiant, puiser en son for intérieur l’idée que tout ne peut pas être fini, émerger en conscience en quelque sorte ; ce mouvement-là, tout d’intimité et qui ne se laisse pas voir, ouvre la voie à la possibilité, dans un second temps, de “faire quelque chose”.

[…]

Au point de départ de l’aventure résistante, il y a, en effet, souvent la rencontre de quelques amis qui décident de se voir pour “faire quelque chose”. Il arrive également que des gens qui ne se connaissent pas ou mal se rapprochent en constatant qu’ils réagissent à l’identique au moment même où ils se tiennent à distance de relations familiales ou amicales dont l’attitude les exaspère. “L’armistice a provoqué un clivage presque instantané de toute la société française et ce clivage n’a épargné aucun milieu ni aucun parti politique” (Germaine Tillion).

[…]

Il demeure toujours, dans les choix individuels, une part de mystère qui rend illusoire toute typologie trop rigide. Résistant de la première heure à Vienne, dans l’Isère, Alban Vistel insiste sur cette part irréductible d’opacité :

“L’engagement dans la Résistance ne cessa jamais d’être une affaire personnelle ; qu’on fût syndicaliste, homme de parti ou sans lien, cet engagement répondait à un appel venu du plus profond de la libre conscience.”

La défaite, en effet, a changé la donne. Il devient dès lors impossible de savoir qui fera quoi. Rien ne pouvait laisser penser qu’Emmanuel d’Astier, officier renvoyé de la marine, journaliste dilettante, opiomane notoire et “inadapté”, comme il se qualifiera lui-même en 1969, se lancerait corps et âme dans un combat incertain au nom de principes supérieurs. A contrario, son expérience militante, sa stature intellectuelle et ses fonctions de directeur faisaient de Paul Rivet le chef de file naturel des résistants du musée de l’Homme. Or, s’il soutient bien ses jeunes subordonnées au début de l’aventure, il choisit de s’exiler en Colombie début 1941. Le chef de file du groupe du musée de l’Homme a toujours été Boris Vildé.

Il est tentant mais vain de proposer un portrait-robot du premier résistant. Il s’en trouve en réalité dans tous les milieux, toutes les classes sociales, des deux sexes et de tous âges. La variété des recrutements est extrême, même si le noyau d’origine d’un groupe peut être homogène. Toutefois, très vite, ces individualités se fondent dans une activité et une société clandestine qui font office de creuset. Dès l’origine, la Résistance agrège des gens très différents, aussi bien socialement que politiquement. La nébuleuse du musée de l’Homme, par l’hétérogénéité des groupes et des profils qui la constituent, illustre cette forte diversité. Dans ce petit monde où les positions du temps de paix sont réévaluées, et qu’aucun organigramme ne formalise, les femmes tiennent d’autre part d’emblée un rôle majeur : Sylvette Leleu, Germaine Tillion, Berty Albrecht ou Lucie Aubrac sont aux avant-postes. »

Dernier élément qui me paraissait très intéressant car peu intuitif : la répression semble nourrir la Résistance. Les premiers maquis se sont par exemple formés lorsque, en 1942, l’Allemagne nazie impose à Vichy de mettre en place le Service du travail obligatoire (STO), soit la réquisition et le transfert vers l’Allemagne de centaines de milliers de travailleurs français (contre leur gré, évidemment). Plus le régime de Vichy et les nazis s’acharnent contre la population et la Résistance, plus cette dernière recrute et gagne en soutien dans l’opinion publique :

« La répression a ainsi ceci de paradoxal que, tout en décimant les groupes, elle contribue à forger graduellement un légendaire qui peut susciter l’admiration et, sans doute, des vocations.

[…]

Si redoutable et efficace qu’elle soit, la machine répressive échoue souvent à éradiquer l’action clandestine.

[…]

La répression est à l’origine, bien malgré elle, d’un processus de pollinisation auquel il faut être attentif. »

Philippe Oberlé

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