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Les réfugiés de la conservation (Mark Dowie)

Traduction de l’introduction du livre Conservation Refugees publié chez MIT Press en 2011, une enquête du journaliste Mark Dowie dénonçant le monde de la conservation de la nature (WWF et d’autres puissantes ONG) et sa vision exclusionnaire de la nature. C’est une forme d’écologie coloniale apparue il y a un peu plus d’un siècle aux États-Unis, où les Indiens autochtones ont été chassés des parcs de Yosemite et de Yellowstone à leur création. Cette vision a façonné le monde de la conservation et subsiste aujourd’hui, elle conduit à l’assimilation forcée des peuples autochtones par l’économie de marché, des populations qui ont su, de part leurs pratiques traditionnelles et leur savoir ancestral, prendre soin des derniers territoires sauvages. De manière plutôt ironique, il s’en suit presque à chaque fois une destruction de la diversité écologique sur les territoires en question.


D’abord, nous avons été dépossédés au nom des rois et des empereurs, puis au nom du développement des États, et maintenant au nom de la conservation. – Délégués indigènes lors du Fifth World Parks Congress, Durban, Afrique du Sud, 2003.

À Bangkok en Thaïlande, Martin Saning’o se tient adossé au mur d’une grande salle de réunion pleine d’environnementalistes engagés. Venu de Tanzanie, le chef Maasaï écoute attentivement les discussions lors d’une table ronde sur le thème de la conservation et attend patiemment une invitation à faire un commentaire sur les débats en cours. C’est le seul homme noir dans la salle. Quand son tour arrive, Saning’o parle d’une voix feutrée avec un léger accent mais dans un anglais parfait, décrivant comment les pasteurs nomades protégeaient autrefois les vastes territoires d’Afrique orientale, des terres qu’ils ont perdues au cours du siècle dernier au profit de la conservation.

« Nos techniques agricoles ont permis de polliniser diverses espèces de plantes et de maintenir des corridors entre les écosystèmes », explique-t-il volontairement à un public formé aux sciences écologiques occidentales. Pourtant, dans l’intérêt d’une mode relativement nouvelle en matière de conservation appelée « biodiversité », leur dit-il, plus de cent mille pasteurs Maasaï ont été chassés de leur terre ancestrale. Celle-ci s’étendait autrefois de ce qui est aujourd’hui le nord du Kenya aux prairies de savane des plaines du Serengeti, dans le nord de la Tanzanie. Le monde de la conservation a appelé cette terre le Maasaïland. « Nous étions les premiers conservationnistes », raconte Saning’o face à une foule de visages blancs choqués. « Vous avez fait de nous des ennemis de la conservation. »

Les six mille biologistes et militants de la protection de la faune et de la flore de plus de cent pays n’avaient pas fait le déplacement à Bangkok pour entendre de telles choses. Ils étaient présents au troisième Congrès de l’Union mondiale pour la nature (également connue sous le nom d’Union Internationale pour la Conservation de la Nature [UICN, NdT]) afin d’explorer de nouvelles façons d’enrayer la perte inquiétante de diversité biologique sur une planète où les problèmes écologiques se multiplient.

Basée à Gland, en Suisse, l’UICN est une assemblée de 77 États, 114 agences gouvernementales, d’innombrables ONG de conservation et plus de 10 000 scientifiques, avocats, éducateurs et dirigeants d’entreprises de 181 pays. La mission de l’UICN est « d’influencer, d’encourager et d’aider les sociétés du monde entier à conserver l’intégrité et la diversité de la nature et à veiller à ce que toute utilisation des ressources naturelles soit équitable et écologiquement durable ». Pour ceux qui croient que la santé écologique l’emporte sur les autres mesures d’évaluation de la sécurité humaine[1], l’UICN compte parmi les organisations internationales les plus importantes au monde.

C’est le thème du congrès qui a amené Martin Saning’o et environ quatre cents autres membres de peuples autochtones à la réunion de novembre 2004 : « L’homme et la nature – un seul monde ». Il n’y aurait probablement pas eu consensus pour cette dénomination au sein des membres de l’UICN, car il reste dans cette communauté un bon nombre de conservationnistes orthodoxes définissant la nature sauvage comme le fait l’U.S. Wilderness Act de 1964 : « une zone où la terre et sa communauté de vie ne sont pas entravées par l’homme, où l’homme lui-même reste un visiteur temporaire ». Cette vision se retrouve dans une pratique connue dans le domaine sous le nom de « conservation forteresse » ; les zones faisant l’objet d’une protection par le monde de la conservation sont limitées géographiquement et surveillées pour garder les animaux sauvages à l’intérieur et les humains indésirables à l’extérieur.

Néanmoins, la présence du mot Peuple dans le thème de la conférence était un signe encourageant et très attendu depuis longtemps des Indiens, pasteurs nomades, bushmen, aborigènes et des peuples de la forêt sur tous les continents. Les organisations internationales de la conservation allaient reconsidérer la conservation forteresse et s’efforcer de mieux comprendre le rôle historique joué par la plupart des peuples autochtones dans la gestion des écosystèmes sélectionnés pour être protégés.

Ce n’était pas la première incursion des peuples indigènes dans l’univers élitiste des nantis de la conservation internationale de la nature. Depuis un quart de siècle, les chefs indigènes ont parcouru des milliers de kilomètres pour se rendre aux conventions sur la conservation, les parcs nationaux et les zones de nature sauvage du monde entier. Leur message est clair et simple : « Nous avons prouvé que nous étions de bons gestionnaires, autrement vous n’auriez pas choisi nos terres pour la conservation. Laissez-nous vivre là où nos ancêtres sont enterrés et nous vous aiderons à préserver la diversité biologique, si précieuse pour nous tous ».

Ici à Bangkok, la thématique retenue pour la conférence était un signe : leur message était passé, mais pas pour tout le monde. Il reste des sceptiques et d’autres qui s’accrochent à ce modèle de conservation exclusionnaire inventé aux États-Unis il y a plus d’un siècle, et qui s’est progressivement étendu à tous les continents de la planète. Les réfractaires étaient présents en force à Bangkok, ce qui n’a fait que renforcer l’importance de ce congrès devenu une opportunité à ne pas manquer. À Bangkok, les autochtones de tous les continents ont découvert le plus grand rassemblement jamais organisé de scientifiques, de militants, de bureaucrates, de donateurs et de banquiers, dont beaucoup représentaient des organisations qui, pendant plus d’un siècle, avaient pratiquement exclu les populations tribales des processus de planification de la conservation. Le moment était venu pour Martin Saning’o. Mais ce n’était pas la première fois qu’il voyageait à des milliers de kilomètres de sa terre natale, dans le Serengeti, pour observer d’autres personnes indigènes affronter comme lui le monde organisé de la conservation, et ce ne sera pas non plus la dernière.

Et ça continue

Toute forme de refuge a son prix.

 – Don Henley et Glenn Frey, The Eagles

Début 2004, une réunion des Nations Unies a été convoquée pour la neuvième année consécutive afin de faire adopter une résolution protégeant les droits territoriaux et humains des peuples indigènes. Le projet de déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones stipule entre autres : « Les peuples autochtones ne doivent pas être déplacés de force de leurs terres ou de leurs territoires. Aucun déplacement ne peut avoir lieu sans le consentement libre et éclairé des peuples autochtones concernés et après accord sur une indemnisation juste et équitable et, si possible, avec l’option de pouvoir revenir ».

Au cours de la réunion, une déléguée indigène s’est levée pour déclarer que les industries extractives, bien qu’elles constituent toujours une menace sérieuse pour leur bien-être et leur intégrité culturelle, ne sont plus le principal adversaire des cultures indigènes. Leur nouvel et plus grand ennemi, a-t-elle déclaré, c’est la « conservation ». Plus tard ce printemps-là, lors d’une réunion du Forum international sur la cartographie indigène (IFIM) à Vancouver, en Colombie-Britannique, les deux cents délégués ont signé une déclaration affirmant que « la conservation est devenue la menace numéro un pour les territoires indigènes ».

Un an plus tard, l’International Land Coalition (ILC) a ajouté « conservation » à sa liste de facteurs qui « affectent négativement » les sans-terres, aux côtés des « industries extractives »  et du « tourisme ». L’ILC a ensuite identifié la conservation comme l’une des cinq menaces pesant sur les régimes de propriété commune. L’ILC a aussi condamné « l’appropriation de la propriété commune pour la conservation ». Puis, en février 2008, les représentants du Forum international des peuples autochtones sur la biodiversité (FIAB) ont quitté la réunion annuelle de la Convention sur la diversité biologique (CBD), condamnant à l’unanimité la CBD (dont le FIAB était un membre officiellement reconnu depuis 1996) pour avoir ignoré leurs recommandations et leurs intérêts. « Nous nous sommes retrouvés marginalisés et sans possibilité de prendre la parole et d’exprimer nos points de vue », ont-ils déclaré. « Aucune de nos recommandations n’a été incluse dans [le rapport de la réunion]. Nous avons donc décidé de quitter ce processus qui, de toute évidence, ne prend pas en compte nos déclarations et ne respecte pas nos droits. »

Il s’agit bien sûr d’un coup de gueule, peut-être pas tout à fait honnête ou justifié. Mais ils ont ébranlé la communauté internationale de la conservation, tout comme une vague ultérieure d’études et d’articles critiques appelant les conservationnistes internationaux à s’acquitter de leurs responsabilités pour les mauvais traitements qu’ils ont infligés aux peuples indigènes.

La menace représentée par la conservation transnationale pour les terres et les modes de vie autochtones constitue un thème de plus en plus important dans les conventions internationales comme le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, au Brésil ; la Convention sur la diversité biologique ; les réunions passées de l’UICN à Caracas, Montréal et Amman ; et plus récemment la Conférence mondiale sur les parcs qui s’est tenue en septembre 2003 à Durban, en Afrique du Sud. Nelson Mandela a demandé aux professionnels de la conservation de ne pas « tourner le dos » aux économies rurales et de traiter plus équitablement les populations autochtones lors de la création de nouveaux parcs et réserves.

Mandela a été suivi sur le podium par son protégé en politique et successeur, le président sud-africain Thabo Mbeki, qui a averti que « de simples exhortations aux pauvres à valoriser et à respecter les écosystèmes contenus dans les parcs nationaux échoueront. Il est essentiel de trouver d’autres moyens de subsistance pour les pauvres du monde, afin qu’ils ne soient pas contraints de s’opposer à l’effort mondial pour la protection de ces écosystèmes, en étant motivés par la faim et le sous-développement ». A cela, Mandela a ajouté : « Je ne vois aucun avenir pour les parcs, à moins qu’ils ne répondent aux besoins des communautés en tant que partenaires égaux dans leur développement ».

Mandela et Mbeki étaient les témoins d’un conflit en Afrique qui, au cours du siècle dernier, avait empoisonné les relations entre les conservationnistes internationaux et les autochtones du continent. Dans une large mesure, c’était symptomatique d’un conflit mondial plus vaste entre la conservation fondée sur la science et celle fondée sur les droits. Voici comment Roderick Neumann, professeur associé de relations internationales à l’Université internationale de Floride, décrit ce conflit en Afrique : « Du point de vue des responsables des parcs et des défenseurs de la faune, le conflit se définit par l’intrusion du bétail, la chasse illégale, le vol de bois et les coûts écologiques qui en découlent, comme la disparition des espèces. Pour les communautés locales, le conflit tourne autour de la réduction de l’accès aux terres ancestrales, des restrictions sur l’utilisation coutumière des ressources et de la prédation de la faune sur les terres cultivées ».

La discorde entre les communautés indigènes et la « grande conservation », qui s’est atténuée pendant un certain temps alors que le mouvement indigène gagnait en force et en volume dans les années 1980, se tend à nouveau alors que la conservation basée sur la science autrefois dominante refait surface dans le monde. Il reste cependant quelques signes prometteurs de paix et de réconciliation. Des intellectuels de la conservation comme Kent Redford et Steven Sanderson, qui ont cherché pendant des années à prendre leurs distances par rapport aux conséquences sociales de la « conservation forteresse », en sont venus à constater qu’expulser les gens des zones protégées était stupide. De plus, le mouvement mondial des droits des indigènes s’est perfectionné quant à l’utilisation du droit international.

Dans les chapitres qui suivent, je décris l’expérience directe des peuples autochtones avec la conservation transnationale :

  • Les Miwok, Paiute et Ahwhneechee de la vallée de Yosémite
  • Les Maasaï d’Afrique de l’Est
  • Les Pygmées d’Ouganda et d’Afrique centrale
  • Les Karen de Thaïland
  • Les Adevasi d’Inde
  • Les Basarwa du Botswana
  • Les Ogiek du Kenya
  • Les Kayapo du Brésil
  • Les Mursi d’Éthiopie
  • Les Babongo, Bakoya, Baka, Barimba, Bagama, Kouyi et Akoa du Gabon

Leurs histoires diffèrent à bien des égards, en particulier dans la manière dont ils ont répondu aux  défenseurs de l’environnement quand ces derniers ignoraient leurs droits fondamentaux, parfois même leur existence, dans le cadre de la protection de la diversité biologique. Certains ont échoué et d’autres ont réussi à conserver leur régime foncier, négociant d’égal à égal, persuadant les conservationnistes du monde moderne ne jurant que par la science, de la force et de la fiabilité des connaissances écologiques traditionnelles.

La stratégie des aires protégées

C’est l’endroit parfait pour nous, c’est pourquoi le Créateur nous a mis ici, en nombre restreint, et nous a rendus assez forts pour y rester.

– Ancien Upik

La stratégie centrale de la conservation transfrontalière repose en grande partie sur la création de prétendues aires protégées (AP). Il existe plusieurs catégories d’AP, allant des zones « sauvages » strictes et exclusives – interdites à tous sauf à quelques gardes de parc et aux scientifiques occasionnels – aux aires de conservation communautaires créées et gérées par la population locale. Bien que les catégories varient considérablement en termes de genre et d’objectif, le but essentiel de toutes ces catégories est le même : protéger et préserver la diversité biologique.

De 1900 à 1950, environ six cents aires protégées officielles furent créées dans le monde. En 1960, on en comptait près d’un millier. Aujourd’hui, il y en a au moins cent dix mille, et d’autres s’ajoutent chaque mois[2]. La taille et le nombre d’aires protégées constituent un point de référence courant pour mesurer le succès de la conservation mondiale.

La superficie totale des terres actuellement protégées dans le monde a doublé depuis 1990, date à laquelle la Commission mondiale des parcs s’est fixée comme objectif de protéger 10 % de la surface de la planète. Cet objectif a été dépassé, puisque plus de 12 % des terres, soit une superficie totale de 18,8 millions de kilomètres carrés, sont désormais protégées sous le régime de la conservation. C’est une superficie supérieure à la totalité de la masse terrestre de l’Afrique[3] ou équivalente à la moitié des terres cultivées de la planète. À première vue, un tel niveau de conservation des terres semble indéniablement bon, une grande réussite attribuable à des personnes exemplaires engagées pour notre planète. Mais le bilan est moins impressionnant si l’on considère les impacts sociaux, économiques et culturels sur les populations locales.

Environ la moitié des terres sélectionnées pour être protégées par l’establishment de la conservation mondiale au cours du siècle dernier étaient soit occupées, soit régulièrement utilisées par les peuples indigènes. Dans les Amériques, ce chiffre dépasse les 80 %. Au Guyana, par exemple, sur les dix nouvelles zones classées pour la protection, les autochtones en occupent actuellement huit. Cependant, l’expansion la plus récente et la plus rapide des initiatives pour établir de nouvelles zones protégées s’est produite en Afrique et en Asie.

Au cours des années 1990, le Tchad, pays africain, a fait passer le nombre d’aires protégées de 1 à 9,1 % de son territoire national. Toutes ces terres étaient occupées par des personnes aujourd’hui déplacées dont le nombre est estimé à 600 000. Mis à part le Tchad et l’Inde – qui admet officiellement environ cent mille personnes déplacées au nom de la conservation (un chiffre très certainement sous-évalué) –, je n’ai pu trouver aucun pays produisant des statistiques pour évaluer l’ampleur de cette nouvelle classe grandissante de réfugiés. Et les études quantitatives existantes sur les expulsions par la conservation n’ont porté que sur quelques centaines des dizaines de milliers de parcs et de refuges dotés d’un accès limité, comme le parc national de Yosemite, où des populations autochtones résidaient autrefois. C’est pourquoi les estimations mondiales varient largement ; la conservation de la nature aurait produit entre cinq millions et des dizaines de millions de réfugiés depuis que la vallée de Yosemite a été classée comme réserve protégée en 1864.

Charles Geisler, sociologue de la ruralité à l’université de Cornell, étudie le problème depuis des décennies. Il estime que depuis le début de l’ère coloniale en Afrique, il pourrait y avoir eu jusqu’à quatorze millions d’expulsions sur ce seul continent. Le chiffre réel, s’il était connu, dépendrait de la sémantique des mots tels qu’expulsion, déplacement et réfugié, un sujet sur lequel les différents acteurs se disputent sans fin. Cependant, le problème n’est pas le nombre exact de personnes ayant quitté leur terre natale à cause de la conservation, mais le fait que les réfugiés de la conservation, quelle que soit leur définition, sont nombreux sur tous les continents sauf en Antarctique. Selon la plupart des témoignages, ils ont été bannis des terres sur lesquelles ils ont prospéré, souvent pendant des milliers d’années, et vivent désormais des vies bien plus difficiles qu’autrefois. Même certains des défenseurs de la conservation qui ont détourné le regard durant les expulsions admettent aujourd’hui que ces modes de vie étaient soutenables.

Les réfugiés de la conservation ne doivent pas être confondus avec les réfugiés écologiques, c’est-à-dire les personnes contraintes d’abandonner des lieux de vie autrefois durables en raison d’une chaleur insupportable, de la sécheresse, du désert, d’inondations, de maladies ou d’autres conséquences du chaos climatique. Les réfugiés de la conservation sont expulsés de leurs terres natales contre leur gré, soit par la force, soit par toute une série de mesures moins coercitives. Ils en sont venus à appeler les méthodes de déplacement plus douces et plus bénignes des « expulsions douces », ces dernières étant néanmoins tout aussi dommageables que les expulsions « dures ». « Si vous permettez aux gens de rester sur des terres sans avoir le droit de les utiliser », a déclaré la dirigeante cherokee Rebecca Adamson, « vous auriez tout aussi bien pu leur prendre leurs terres. C’est aussi grave qu’une expulsion pure et simple ».

Peu importe la forme que prend l’accaparement des terres, la critique adressée régulièrement à chaque réunion internationale déplore le fait que les expulsions se produisent souvent avec l’accord tacite d’une ou de plusieurs des cinq plus grandes organisations de la conservation – Conservation International (CI), The Nature Conservancy (TNC), le Fonds mondial pour la nature (WWF), l’African Wildlife Foundation (AWF) et la Wildlife Conservation Society (WCS) – qui, collectivement, ont été affectueusement surnommées les « BINGO » (Big International NGOs) par les dirigeants autochtones.

La justification des « déplacements internes » – le terme officiel pour décrire ces expulsions – implique généralement la perception d’une menace pour la diversité biologique d’une zone géographique plus vaste, désignée par un ou plusieurs BINGO comme un « point chaud écologique », une « écorégion », un « écosystème vulnérable », un « corridor biologique » ou un « paysage vivant » – des dénominations alternatives pour catégoriser ce que chaque organisation espère voir classé comme aire protégée par le gouvernement du pays hôte.

Les immenses parcs et réserves ainsi créés impliquent parfois un échange dette-nature (une partie de la dette nationale remboursée ou annulée en échange d’une parcelle de terre sensible) ou une incitation financière similaire fournie par le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) et un ou plusieurs de ses huit « Agences d’Exécution » (banques bilatérales et multilatérales), combinée à une offre faite par l’organisme de financement pour le paiement de la gestion du parc ou de la réserve. Les règles générales relatives à l’utilisation et à l’occupation de l’aire protégée sont fixées et appliquées par le pays hôte, souvent sur les conseils d’un BINGO. Ce dernier peut même se voir confier des pouvoirs de gestion sur la zone par le biais d’un contrat financé par la Banque mondiale ou le FEM[4].

Dans les pays où les expulsions des populations de leurs terres ancestrales sont illégales ou irréalisables, le processus est souvent aseptisé par l’utilisation de termes tels que la réinstallation volontaire, ou dissimulé derrière un projet soi-disant de cogestion dans lequel un gouvernement impose des restrictions strictes sur les moyens de subsistance (par exemple, interdiction de la chasse, de la pêche, de la cueillette de certaines plantes et des pratiques agricoles). Un BINGO veille à l’application de ces mesures. Parmi les incitations proposées aux réfugiés, celles-ci impliquent souvent des promesses de compensation trop fréquemment non tenues ou inadéquates.

Jusqu’à récemment, la plupart des responsables de la conservation réagissaient aux injustices et aux expulsions en niant leur implication tout en produisant, sans éprouver aucun remord, des campagnes promotionnelles préventives insistant sur leur sympathie pour les peuples autochtones et les relations étroites qu’ils entretiennent mutuellement. Ce message a été soigneusement conçu pour la communauté désorientée et nerveuse des philanthropes et des bailleurs de fonds. Ces dernières années, celle-ci s’est élargie au-delà des individus et des fondations familiales qui ont lancé les premières organisations mondiales de la conservation. Parmi les financeurs de la conservation, on trouve de très grandes fondations comme les fondations Ford, Packard, McArthur et Gordon & Betty Moore, ainsi que des institutions financières internationales comme la Banque mondiale, le Fonds mondial pour l’environnement (GEF), des gouvernements étrangers, l’agence de développement états-unienne (USAID), une multitude de banques bilatérales et multilatérales et, plus récemment, des firmes transnationales. Mis à part les grandes entreprises, tous les bailleurs de fonds ont exprimé des inquiétudes quant à la relation difficile entre les populations autochtones et les ONG de conservation transnationale. Les donateurs ont commencé à insister sur la nécessité d’un traitement plus équitable des populations autochtones vivant dans des zones à forte biodiversité.

Les organismes financeurs internationaux consacrent l’équivalent de plusieurs milliards de dollars chaque année à la conservation des terres et de la faune et de la flore. Les cinq plus grandes organisations de protection de la nature absorbent environ 70 % de ces dépenses. Le reste est réparti entre plusieurs milliers d’ONG locales de protection de la nature, dont beaucoup sont créées par les grandes organisations lorsque les bailleurs de fonds insistent pour qu’une partie de l’argent soit reversée à des groupes locaux. Les communautés indigènes ne reçoivent quasiment rien.

Grâce à ce type d’avantage financier, cinq organisations non gouvernementales euro-américaines – les BINGO, qui ont des branches dans presque tous les pays du monde, des liens étroits avec les dirigeants politiques et les entreprises, des millions de membres fidèles et des budgets à neuf chiffres – ont acquis une influence considérable dans l’agenda mondial de la conservation.

Engagement pour les peuples

La conservation devra aider à résoudre les problèmes des populations rurales vivant quotidiennement aux côtés des animaux sauvages, ou bien ces animaux disparaîtront.

– Jonathan Adams and Thomas McShane, Worldwide Fund for Nature

Toutes les BINGO – et la plupart des agences internationales avec lesquelles elles travaillent – ont publié des déclarations officielles et candides en faveur des peuples indigènes et de leurs droits territoriaux.

La déclaration « Engagement pour les Peuples » de The Nature Conservancy stipule que « nous respectons les besoins des communautés locales en développant des moyens pour conserver la diversité biologique tout en permettant aux humains de vivre de façon utile et durable au sein de cet environnement ».

Après avoir approuvé le projet de déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, le WWF International a adopté sa propre déclaration de principes défendant les droits des peuples autochtones à posséder, gérer et contrôler leurs terres et territoires (voir l’annexe A pour le texte intégral). Peu après, le WWF USA a approuvé et adopté ces principes.

En 1999, la Commission mondiale des zones protégées de l’UICN a officiellement reconnu les droits des peuples autochtones à une « utilisation traditionnelle durable » de leurs terres et territoires. L’année suivante, l’UICN a adopté une série de principes audacieux pour l’établissement de zones protégées, qui stipulent sans équivoque : « L’établissement de nouvelles zones protégées sur les domaines terrestres, côtiers/marins et d’eau douce des peuples autochtones et d’autres peuples traditionnels doit être fondé sur la reconnaissance juridique des droits collectifs des communautés sur ces terres, territoires, eaux, mers côtières et sur les autres ressources qu’ils possèdent ou occupent ou utilisent traditionnellement ».

Bien sûr, le projet de déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indigènes était une bonne nouvelle, entre autres parce qu’il a dû être ratifié par un très grand nombre de nations. Et contrairement à l’Organisation internationale du travail, à la Convention sur la diversité biologique et à d’autres organismes internationaux qui se sont penchés sur cette question à la demande des peuples indigènes, le projet de déclaration implique le pouvoir juridique et la menace de sanction des Nations Unies en cas de manquement. Près de deux décennies après avoir été proposée pour la première fois, ce texte exigeant et sans compromis fut approuvé en 2007 par la Commission des droits de l’homme des Nations Unies à Genève et deux mois plus tard par l’Assemblée générale des Nations Unies.

Les peuples tribaux, qui ont tendance à penser et à planifier sur plusieurs générations plutôt qu’en semaines, mois et années, attendent patiemment que leur sort soit pris en considération, comme on leur a promis dans ces annonces et ces déclarations pleines d’attention. Pendant ce temps-là, les défenseurs des droits de l’homme et le monde de la conservation restent en désaccord sur la question du déplacement, chaque partie accusant l’autre d’une crise différente. Les biologistes de la conservation, dont beaucoup soutiennent encore que les humains et la nature sauvage sont intrinsèquement incompatibles, affirment qu’en permettant aux populations indigènes de croître, de chasser et de se rassembler dans des zones protégées, les partisans de cette politique deviennent des agents du déclin de la diversité biologique. Certains, comme le légendaire paléontologue Richard Leakey, affirment que « toute la thématique » autour des zones protégées « a été politisée par une minorité bruyante qui refuse de rejoindre le courant dominant ». D’autres, comme le président de la Wildlife Conservation Society Steven Sanderson, ont cru pendant un certain temps que l’ensemble du programme mondial de la conservation avait été « détourné » par les défenseurs des peuples indigènes, mettant en péril la faune et la biodiversité.

De leur côté, des groupes de défense des droits de l’homme tels que Cultural Survival, First Peoples Worldwide, Earthrights International, Survival International et le Forest Peoples Programme accusent les BINGO de complicité dans la destruction des cultures indigènes, dont ils affirment que la diversité est essentielle à la préservation de la diversité biologique.

Au même moment, la communication et les relations publiques faisant la promotion des « solutions reposant sur le marché » ont été incessantes et trompeuses. Les BINGO encouragent les plans de gestion coopérative, l’écotourisme, la bioprospection, les réserves extractives et les partenariats industriels. Des activités telles que la récolte de noix pour les glaces Ben and Jerry’s ou d’huiles végétales pour les produits The Body Shop sont présentées comme étant le meilleur moyen de protéger la terre et la communauté au sein d’un seul programme. Les sites web et les rapports annuels présentent de magnifiques photos de populations indigènes récoltant du café, des noix du Brésil et des plantes médicinales issus du commerce équitable. Mais on trouve peu de noms ou de visages autochtones dans les conseils d’administration des BINGO qui, de plus en plus, ont adopté une logique d’entreprise ces dernières années.

Les solutions fondées sur le marché ont peut-être été mises en œuvre avec les meilleures intentions sociales et écologiques, mais elles présentent des résultats lamentables difficiles à discerner derrière l’écran de fumée produit par une habile communication. Dans presque tous les cas, les indigènes sont rétrogradés au bas de l’échelle de l’économie monétaire. Ils sont souvent engagés de façon permanente comme ranger (jamais comme warden), porteurs, serveurs, aides à la récolte ou, s’ils parviennent à apprendre une langue européenne, comme guides pour l’écotourisme. Dans ce modèle, « conservation » devient « développement » et les communautés autochtones sont assimilées aux cultures nationales.

L’assimilation signifie invariablement l’attribution d’une place permanente au bas de l’échelle dans la société. Des sociétés entières, comme les Batwa d’Ouganda, les Basarwa du Botswana, les Massaï et les Ogiek du Kenya, les Mursi d’Éthiopie, les Karen et les Hmong d’Asie du Sud-Est et les Ashinika du Pérou passent du statut de communautés indépendantes et autonomes à celui de communautés pauvres et profondément dépendantes. Les personnes devenant progressivement dépendantes des marchés commerciaux, des entrepreneurs et des gouvernements opérant au nom d’un concept flou comme le « développement » seront des proies faciles pour tout nouveau colonisateur, même s’il semble aussi bienveillant et digne d’intérêt qu’une organisation de conservation de la nature.

Il n’est donc pas surprenant que des peuples tribaux comme les Massaïs, qui ont vu leurs terres pillées pendant deux cents ans par des colonisateurs étrangers, assimilent les conservationnistes à des colons parmi d’autres, le prolongement des forces oppressantes de l’hégémonie économique et culturelle. Les conservationnistes ne devraient pas non plus s’étonner de voir des communautés d’Afrique centrale associer des plans de protection de la biodiversité à des expulsions forcées, ou d’entendre Martin Saning’o se déclarer une fois de plus « ennemi de la conservation ».

Sur presque tous les continents, les observateurs attentifs des zones évacuées ont remarqué d’autres conséquences malheureuses du modèle colonial. Les personnes évacuées, privées de leurs droits d’usufruit, sont poussées à des actes désespérés pour assurer leur survie, des actes dénoncés comme « criminels » par les conservationnistes. Autrefois habitués à chasser du gibier avec des armes traditionnelles au bénéfice de leur propre communauté, les autochtones expulsés achètent souvent des fusils, pénètrent à nouveau leurs anciens terrains de chasse et commencent à braconner de plus grandes quantités du même gibier pour le commerce croissant de la « viande de brousse » ou de la viande d’animaux sauvages qui, comme presque tout le reste, s’est mondialisé. On trouve désormais de la viande de brousse – et même de l’élan rôti et du singe hurleur sauté – sur les menus des restaurants chics d’Europe. À qui la faute ?

Et qui est responsable de ce qui s’est passé au Cameroun en 2003, après que deux réserves naturelles « phares » qui avaient expulsé leurs habitants et consommé plus de 20 millions de dollars d’aide internationale aient toutes deux perdu leur financement par des donateurs ? Du jour au lendemain, des réfugiés appauvris et aigris ont envahi les deux réserves et pillé leurs ressources naturelles.

Les Pygmées bannis se faufilent parfois à nouveau dans la forêt pour y récolter des plantes médicinales et du bois de chauffage au risque d’être tués légalement par des éco-gardes engagés et payés par des ONG de la conservation. Et des groupes beaucoup moins désirables – colons, bûcherons renégats, chasseurs d’animaux exotiques, agriculteurs cultivant des variétés commerciales et éleveurs de bétail – s’installent dans des aires protégées non surveillées partout dans le monde.  Comme ces derniers sont souvent de la même ethnie que la classe dirigeante de la nation concernée, les nouveaux colons sont généralement favorisés dans les conflits territoriaux avec les Indiens et autres autochtones qui sont eux arrêtés ou expulsés pour les mêmes activités.

En l’absence d’une gestion responsable sur la base de solides connaissances, ces terres colonisées subissent un déclin chaotique. Dans ces zones, la biodiversité se rapproche au fur et à mesure de zéro à chaque disparition d’espèce. Les grandes ONG internationales de la conservation publient alors des rapports déplorant l’extinction imminente, blâmant les braconniers et les voleurs de bois, pour des problèmes qu’elles ont créés par leur politique et leurs actions. Il s’avère que la présence des peuples indigènes pourrait offrir la meilleure protection imaginable pour les aires protégées, et les professionnels internationaux de la conservation de la nature ont commencé à envisager cette possibilité.

Mais, généralement, les grandes organisations apprennent lentement des autres ou d’elles-mêmes. Ainsi, de nombreux conservationnistes plein de bonnes intentions souhaitent toujours initier les peuples autochtones à l’économie marchande et monétaire. Ce ne sera que pour mieux les mépriser ensuite pour leurs pulsions consuméristes ; Ils les privent de protéines, puis les réprimandent pour avoir mangé de la viande de brousse ; ou alors ils leur resservent continuellement à boire pour ensuite les traiter d’ivrognes. Sur tous les continents, les peuples indigènes sont toujours et encore dépossédés, ils finissent dans la pauvreté la plus extrême et imaginable. Ils sont ensuite jugés comme des criminels pour avoir vendu de l’ivoire, des peaux de tigre, de la viande de brousse ou des œufs de tortue pour rester en vie.

Donc il est vrai que certains peuples tribaux maltraitent leur habitat. Mais avant de les condamner, les conservationnistes doivent se demander : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi, par exemple, ce fermier Quichua que j’ai rencontré sur une rive du fleuve Napo en Équateur a-t-il vendu son seul arbre d’ombrage – un acajou vieux de trois cents ans – à un bûcheron renégat pour 15 dollars, sans savoir que le bois transformé issu de son arbre vaudrait mille fois ce prix sur le marché de détail ? Pourquoi les autochtones camerounais pillent-ils ce qui a été leur terre natale pendant des siècles ? Et pourquoi certains Huarani – un peuple qui a vécu de manière prospère dans la forêt équatorienne pendant des milliers d’années – se sont-ils soudainement retournés contre l’écosystème qui les a fait vivre des siècles durant ? Quelles étaient leurs motivations ? Quel a été le catalyseur ? Ont-ils été corrompus par les emplois et l’argent du pétrole ? Qu’est-ce qui perturbe leurs systèmes de parenté et leurs réseaux sociaux ? Quelles forces minent leurs moyens de subsistance traditionnels, leur identité culturelle ?

[L’auteur présente ensuite le contenu du livre, j’ai fait l’impasse sur ce passage, NdT]

L’Histoire est truffée d’histoires volées, en particulier lorsqu’un conflit humain s’est produit. Et comme le montre la suite de ce livre, l’histoire de la conservation est chargée de conflits humains. En fait, comme l’atteste le chapitre 1, les premiers mouvements de la conservation de la nature ont été en partie engendrés par la guerre. Le récit de cette guerre et la relation ultérieure du parc national de Yosemite avec ses premiers occupants sont remplis d’incohérences et de mensonges. Il s’agit d’un cas classique d’histoire volée, et comme souvent, les gagnants – ici de la guerre et du parc – ont volé l’histoire aux perdants. J’ai essayé de rendre une partie de l’histoire à ses propriétaires légitimes, sachant que les histoires volées sont aussi des vérités sur lesquelles nous préférons fermer les yeux. Nous sommes si peu nombreux à connaître « ce qu’il a été nécessaire de faire » pour créer les parcs nationaux et les refuges pour la vie sauvage dont nous pensons pouvoir profiter en toute légitimité.

Notes du traducteur


[1] Pour en savoir plus sur le concept de « sécurité humaine » :

https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9curit%C3%A9_humaine

Qu’est-ce que la sécurité humaine ?

[2] D’après le rapport Protected Planet 2018, il y a aujourd’hui plus de 238 000 aires protégées dans le monde répertoriées dans la base de données World Database on Protected Areas (WDPA), soit près de 15 % de la surface terrestre.

https://livereport.protectedplanet.net/pdf/Protected_Planet_Report_2018.pdf

[3] Il semble y avoir eu une erreur dans le livre, car la superficie de l’Afrique est d’environ 30 millions de km².

[4] Il existe aujourd’hui un nouveau modèle dont le fer de lance est African Parks, une ONG créée en 1999 par le milliardaire d’origine néerlandaise Paul Fentener Van Vlissingen et soutenue financièrement par d’autres ultrariches comme le suisse Hansjörg Wyss, la famille Walton ou encore Howard Buffett. En pratique, l’ONG signe un contrat de délégation de gestion avec des gouvernements pour prendre en charge la gestion d’une aire protégée, elle fait ainsi régner la loi et l’ordre dans ses parcs en expulsant les populations ou en abattant le bétail des pasteurs-nomades ayant la mauvaise idée de traverser la zone. African Parks gère actuellement 17 parcs dans 11 pays africains, soit une surface de 13,3 millions d’hectares.

https://www.monde-diplomatique.fr/2020/02/SERVANT/61343

https://www.africanparks.org/about-us/our-story