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« Dian Fossey, une néocolonialiste raciste qui torturait des gens au nom de la conservation »

Traduction d’un article de Michelle A. Rodrigues publié sur le site Lady Science. Elle est anthropologue biologique à l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign et a déjà écrit pour This View of Life et The Revelator.

Dian Fossey est toujours encore encensée comme une héroïne de la conservation des gorilles alors même qu’elle défendait ardemment le modèle de conservation exclusionnaire de l’aire protégée, un modèle néocolonialiste et raciste par essence. Sa « conservation active » impliquait l’enlèvement d’enfants autochtones ou encore l’abattage du bétail des communautés locales. Marcus Colchester, anthropologue détenteur d’un master en zoologie, a fondé en 1990 le Forest Peoples Program pour lequel il est aujourd’hui consultant. Dans un document intitulé « Nature sauvage, nature sauvée ? » publiée en 1994, il écrit ceci :

« […] les parcs nationaux mis en place pour protéger les gorilles des montagnes au Zaïre, en Ouganda et au Rwanda, ont entraîné l’expulsion des Pygmées Batwa qui, en raison de leur situation extrêmement marginale dans l’économie politique du pays, ont été entièrement ignorés dans les études de comportement effectuées à propos des populations affectées par ce programme. Par la suite, les Batwa ont acquis une notoriété internationale avec le film Gorillas in the Mist (Gorilles dans la brume), où ils sont explicitement accusés du meurtre de la conservationniste Dian Fossey, ce qui perpétue le mythe selon lequel la conservation en Afrique ne peut être menée à bien sans de violents affrontements avec les populations autochtones. »

Dans son livre Conservation Refugees (Les réfugiés de la conservation) publié en 2011 dont j’ai traduit l’introduction et un extrait, le journaliste d’investigation Mark Dowie précise au sujet de Dian Fossey :

« En 1964, quand le parc de Bwindi a été déclaré sanctuaire pour animaux, les conservationnistes ont exercé une pression pour déplacer les Pygmées Batwa du parc. Puis cela a été ignoré. Cependant, quand les parcs ont été officiellement reconnus, et Bwindi listé comme un site classé patrimoine mondial de l’UNESCO en 1994, et qu’une bureaucratie fut créée à l’aide de fonds provenant du Fonds pour l’environnement mondial [GEF, un programme de la Banque Mondiale, NdT], une rumeur commença à se propager. Si cette rumeur n’a peut-être pas été lancée par Dian Fossey, cette dernière a certainement contribué à sa diffusion. La rumeur disait que les Batwa chassaient et mangeait le gorille des montagnes, le « Grand Singe », qui était déjà à l’époque largement reconnu comme une espèce menacée et également une attraction profitable grâce aux touristes venus d’Amérique et d’Europe. Cette rumeur rappelait les histoires douteuses du XIXe siècle présentant les Indiens comme des massacreurs de bisons et colportées par les premiers conservationnistes en faveur de la création des parcs nationaux aux États-Unis.

Les Batwa ont nié catégoriquement tué les gorilles, et ils le nient toujours, parce qu’ils ne tuent « aucun animal possédant un visage humain », tout comme les Indiens d’Amérique récusaient les accusations de chasse excessive des bisons. Ils n’en tuaient jamais plus que pour survivre et insistaient sur le fait que toutes les parties de l’animal étaient utilisées. Les gorilles ont été dérangés, et même braconnés, les Batwa l’admettaient, mais par les Hutu, Tutsi, Bantu et d’autres groupes ethniques non-Pygmées provenant de villages extérieurs à la forêt. Ils prenaient d’assaut la forêt  vidée de ses habitants. Néanmoins, sous la pression des soutiens dévoués et des conservationnistes orthodoxes occidentaux derrière Fossey, tous formés à penser que nature sauvage et communauté humaine sont incompatibles, environ 1 700 Pygmées Batwa, officiellement décrits comme des « envahisseurs », furent expulsés de la forêt de Bwindi, une terre natale qui selon leurs croyances leur a été confiée par Dieu peu après la création. D’autres Batwa ont plus tard été expulsés de deux autres parcs ougandais – Mgahinga Gorilla National Park et Echuya Forest Reserve. »

Ajoutons à cela qu’il existe dans le bassin du Congo un racisme exacerbé et totalement décomplexé des ethnies dominantes à l’égard des minorités Pygmées. Ci-dessous, l’article de Michelle A. Rodrigues apportant d’autres précisions sur les méthodes très discutables de Dian Fossey.


La primatologue Dian Fossey est devenue une légende de la conservation. Les vidéos capturées par le National Geographic ont enchanté le public et l’ont motivé à s’intéresser aux gorilles des montagnes. Les mémoires de Fossey ont inspiré de nombreux aspirants primatologues, et j’en faisais partie. Des décennies après sa mort, la version cinématographique de Gorilles dans la brume, nominée aux Oscars, reste un classique. Et la mort prématurée de Fossey en 1985 a ponctué son histoire d’un mystère non résolu générant encore aujourd’hui de nombreuses spéculations.

Mais les discussions sur les méthodes « controversées » de Fossey font généralement l’impasse sur leur étendue. La « conservation active » de Fossey comprenait la torture physique, la torture psychologique et l’enlèvement de locaux près de son camp de base au Rwanda, et son programme de conservation néocolonialiste était ancré dans le suprémacisme blanc. Lorsque nous éludons ces détails en discutant de l’héritage de Fossey, avec des étudiants comme avec un public plus large, et que nous omettons les coûts humains découlant de son travail, nous renforçons un modèle conservationniste implicitement blanc et occidental.

Même si j’avais entendu parler de Gorilles dans la brume, je n’avais jamais vu le film ni lu le livre alors même que j’étais déjà une primatologue en devenir. Pendant ma dernière année à l’université, j’ai suivi un cours sur le comportement des grands singes, et le mémoire de Fossey faisait partie de nos lectures obligatoires. Il faisait désormais partie de ma précieuse collection de mémoires de terrain. Une décennie plus tard, en 2013, alors que j’allais donner mon premier cours de niveau supérieur sur le comportement des primates à l’université Wake Forest, un bibliothécaire des collections spéciales m’a parlé des Harold T. P. Hayes Papers, des documents provenant de l’un des biographes de Dian Fossey, Harold Hayes. J’ai intégré ces documents à mes cours ainsi que les écrits et les recherches de Fossey dans mon programme d’étude. Mes élèves ont lu ses travaux, ont fait des observations sur des gorilles en captivité et ont réalisé deux projets avec les documents d’archives. Le dernier travail sur la collection Fossey consistait pour les étudiants à passer au peigne fin les documents d’archives pour trouver un document relatif à la conservation et discuter de sa pertinence par rapport aux pratiques modernes de conservation.

Lorsque j’ai examiné moi-même la collection Hayes, j’étais trop captivée par ses notes de recherche pour examiner les autres documents. Mais lorsque j’ai confié aux étudiants le projet de portfolio numérique sur la conservation, je voulais que les étudiants sortent de ce travail avec l’enseignement suivant : la « conservation active » de Fossey, qui considérait les communautés locales comme l’ennemi, était la mauvaise façon d’aborder la conservation. Ce dont je me souvenais de ses méthodes controversées, c’était sa position conflictuelle avec les braconniers et les autres populations locales. Mais un de mes étudiants est tombé sur une lettre qui décrivait les méthodes  de torture de Fossey en donnant des détails horribles. Écrite en 1976 et adressée au primatologue Richard Wrangham de Harvard, la lettre critiquait les efforts de conservation moins controversés de Wrangham et lui recommandait d’utiliser les méthodes « actives » de Fossey*. Dans des détails effrayants, Fossey décrivait comment elle et ses collègues ont capturé et déshabillé un braconnier, l’ont étendu sur le sol bras et jambes écartés pour lui fouetter les parties génitales avec des orties.

Ensuite, elle s’est livrée à « la pratique régulière de la magie noire », qui combinait des somnifères et de l’éther avec ses connaissances des croyances culturelles locales en matière de magie noire pour en faire une forme de torture psychologique. Elle n’a pas décrit ces actions comme des erreurs motivées par la colère ou la vengeance. Elle a plutôt encouragé le Dr Wrangham à imiter ses méthodes et à les promouvoir lors de futurs conférences sur la conservation comme une tactique efficace pour dissuader le braconnage et l’empiètement des pâturages pour le bétail sur la forêt.

Si ses tactiques sont souvent passées sous silence et minimisées, ce n’est pas faute d’avoir signalé que ses méthodes de « conservation active » comprenaient l’enlèvement et la torture. Le magazine People en a parlé au lendemain de sa mort. La biographie d’Harold Hayes, The Dark Romance of Dian Fossey, publiée en 1990, reprend ces détails. Les critiques de cette biographie ont décrit Fossey comme « l’un des derniers colonialistes blancs » et ont reconnu que ses actions étaient ancrées dans le racisme. L’image de Fossey, une Américaine blanche, fouettant et torturant des braconniers noirs africains rappelle le comportement des esclavagistes blancs dans le Sud des États-Unis. Il est assez consternant de penser qu’un tel comportement puisse se produire dans les années 1850 ; il est impossible d’expliquer le comportement de Fossey dans les années 1970 comme étant le produit d’une « époque différente ». Pourtant, près de trois décennies plus tard, la vision romantique d’une héroïne morte en martyre pour sa dévotion aux gorilles continue de prévaloir. Et ces actes terrifiants sont souvent décrits simplement comme des méthodes peu orthodoxes. Peut-être ces vérités sont-elles adoucies par la crainte que la réalité de cet héritage ne nuise aux efforts de conservation des gorilles. Mais la commémorer en tant que martyre et sainte patronne de la conservation des gorilles exige d’oublier les actes cruels dont elle s’est rendue responsable et dont elle faisait la promotion.

Depuis que j’enseigne ce cours sur le comportement des primates démarré au printemps 2014, j’ai assisté à l’effacement mécanique des actions de Fossey dans les médias populaires, encore et encore. Des articles commémorant le 30ème anniversaire de sa mort, un documentaire de 2017 spéculant sur son meurtre, et maintenant, un nouveau documentaire, She Walks With Apes, explorant comment Dian Fossey, Jane Goodall, Birute Galdikas ont inspiré une nouvelle génération de primatologues, éludant complètement les détails des méthodes violentes de Fossey. J’ai été consternée par la fréquence des discussions positives autour de son héritage et la rareté des critiques quant au mal qu’elle a fait.

En 2014, j’ai rédigé un billet de blog sur mon expérience d’enseignement à l’aide de la collection Hayes, mais j’ai tardé à le publier. En 2016, alors que le 30ème anniversaire de sa mort faisait à nouveau l’objet d’une grande couverture médiatique, j’ai corrigé l’article – mais encore une fois, j’ai hésité. Les chercheurs expérimentés semblaient réticents à discuter franchement du mal qu’elle avait fait, comme si tout cela appartenait à une autre époque. En tant que scientifique débutant ma carrière sur le marché du travail, je craignais que la diffusion des égarements de la primatologie ne mette en danger mes perspectives de carrière, notamment lorsque je posais ma candidature auprès des zoos et des organisations de la conservation.

Aujourd’hui encore, je suis une scientifique en début de carrière et toujours sur le marché du travail. Mais le temps est venu pour nous de reconnaître que nos prédécesseurs scientifiques ont activement fait du tort aux gens et ont nui au progrès de la science. Mes travaux actuels se concentrent sur la discrimination des femmes scientifiques, en particulier les femmes de couleur. Dans nos discussions sur la décolonisation de la science et le réexamen de nos figures servant de modèle, nous avons commencé un difficile travail pour faire descendre les scientifiques nuisibles de leur piédestal et décrocher les portraits leur rendant hommage. Nous n’avons pas besoin de plus de documentaires sur Dian Fossey, et nous devrions arrêter d’invoquer son héritage pour collecter des fonds pour la conservation des gorilles. Si nous continuons à utiliser ses travaux dans l’enseignement, ce devrait être uniquement pour examiner de manière critique le contexte historique et culturel des premières recherches sur les primates. Les gorilles sont des animaux étonnants. Nous pouvons raconter les histoires des personnes qui les protègent, évoquer la beauté de ces animaux et de leur vie sans parler de Fossey comme d’une héroïne.

Pour évaluer l’héritage de Fossey, il faut aussi se demander pourquoi nous avons besoin de femmes blanches jouant le rôle d’héroïne dans la conservation des primates. La primatologie a souvent été considérée comme une science féministe en raison du grand nombre de femmes étudiant ce domaine. On l’attribue souvent à la couverture par le National Geographic de Jane Goodall, Fossey et Birute Galdikas, qui ont inspiré d’autres femmes à se lancer dans ce domaine. Louis Leakey était convaincu que les femmes non formées étaient les mieux placées pour analyser le comportement des grands singes. Mais, en tant que descendant de missionnaires britanniques installés en Afrique de l’Est, il n’est pas surprenant que Leakey ait encadré des femmes blanches britanniques et nord-américaines pour qu’elles s’engagent dans cette recherche. Les mécènes blancs masculins ont ouvert les portes de la science aux femmes, et ces portes ont été étendues aux femmes blanches étrangères.

Comme beaucoup d’autres, les entreprises scientifiques de Leakey s’apparentent à un héritage du colonialisme européen, et une grande partie des recherches ultérieures ont fonctionné d’une manière qui renforce ces normes néocoloniales. Bien sûr, les hommes et les femmes de la région ont joué un rôle important dans la mise en place des infrastructures et dans le dur travail quotidien qui facilite la recherche et la conservation des primates, mais ce n’est que récemment que nous avons commencé à reconnaître pleinement leur rôle – équivalent au nôtre – en tant que collaborateurs. Si nous voulons des héros, nous pouvons nous tourner vers les courageux éco-gardes qui mettent leur vie en danger pour protéger les gorilles. Il est grand temps que le mythe de Fossey comme martyre de la conservation laisse sa place à une reconnaissance appropriée des nombreux scientifiques et éco-gardes africains qui travaillent à la protection et à la conservation des gorilles. Nadia Niyonizeye, une étudiante rwandaise diplômée, fait partie de la prochaine génération de primatologues dont le profil est présenté dans She Walks with Apes. Nous espérons qu’à l’avenir, des femmes comme elle pourront servir de modèles.

Nous avons encore un long chemin à parcourir pour décoloniser la recherche sur la conservation des espèces sauvages, mais il faut d’abord admettre nos erreurs. Fossey a jeté les bases des premières recherches sur les gorilles de montagne, et la sensibilisation internationale qu’elle a suscitée a contribué à leur conservation. Mais nous devons cesser de nous inspirer de son héritage et reconnaître pleinement qu’elle était une néocolonialiste raciste qui torturait les gens au nom de la conservation. Toute inspiration, tout financement de la conservation découlant de son héritage est en grande partie le résultat de la mythologie qui l’entoure plutôt que de la réalité.

*Dian Fossey Archives, Folder: MS 596 Box 13, DF BIO, 1976 July – Dec